Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Laurence Breysse-Chanet

vendredi 17 mai 2013, par Cécile Guivarch

Trois poèmes (d’un recueil inédit, en cours de travail)


Le temps sous janvier

L’odeur brutale
de la cannelle des jours d’oubli
traverse le temps.

Toucher ton regard
dans le silence de la neige.

Étendre les bras, ouvrir les mains, sentir sous le froid
que par la laine et par le lin
ta présence est tissée sur les branches les plus hautes.

Un olor a canela bajo enero.

Los días del olvido atraviesan el tiempo.

Tocar tu mirada
____________ en la nieve del silencio.

Blancura de las palmas.

Sentir que por la lana y por el lino
en el frío se enreda tu presencia
___________________________ en las ramas más altas.

Le temps sous janvier
ce nœud où je vis dans tes mains.




Grillage de la mémoire

Gravée dans les yeux la lumière encore
du réverbère qui éclairait le balcon de l’enfance,
le grillage brûlant la mémoire où se prennent les mains.

Où est ta peau, où est le fer, mêlés sous les paupières,
la nuit pâle se penche sur le rebord de l’aube,
elle guette le visage peut-être entrevu dans le jour.

Le cri jaune de la peur revient sous les aisselles,
il a tout emporté,

a laissé les barreaux qui traversent ton ventre.

Crissement des graviers, le parc du souvenir.

Les poutres craquent au-dessus du matin.

Pourtant les rives entouraient l’étang,
dans la clarté des libellules.

Gravée dans les yeux la lumière encore.




Ballade de la lumière

Je serai l’eau qui coule sur tes mains
pour me teindre du souvenir de ta peau,
empreinte transparente, lumière jusqu’à tes os.

Par moi tu toucheras le voile sous les mots,
je serai le son que tu poursuis,

par moi tu diras l’enfance sur la rive,
la présence claire entrevue à jamais
sur le seuil de la porte, si proche des montagnes,

la note tenue qui passe par-delà tous les égarements,

ombre tressée de jour et de nuit
qui rend visible le matin du monde.

Mon souffle aujourd’hui traverse tes paumes,

depuis toujours,
je respire dans ton regard.




Mini entretien par Cécile Guivarch

D’où vient l’écriture pour toi ?

De très loin ! Ne pas chercher, accueillir. Le savoir serait assurément ne plus la poursuivre, de poème en poème, en ignorant si elle reviendra, si elle continuera. Non tant l’obscur – car elle apporte une lumière, qui a traversé des sous-bois épais et des étangs peu navigables –, que l’incompréhensible. Est-elle le remède ou le mal, impossible de le dire. Seulement la certitude que lorsque survient un poème, c’est le don d’un espace qui s’ouvre, où viennent se cristalliser quelques images, pas même entrevues, mais senties, parce qu’au même moment un rythme s’ébauche, ou s’installe, pour les fondre en lui et les révéler.

Comment travailles-tu tes écrits ?

J’essaie d’être attentive au moment où je sens (pourquoi ? à cause de quoi ? sensation, sentiment, difficile de le dire, quelque chose fulgure soudain) que quelques images viennent se prendre dans les filets d’un rythme, à peine deviné, car ce petit noyau, où le sens (ce qui est senti, aussi bien) s’installera peut-être, ne s’offrira plus jamais de la même façon – précarité, finitude, saisir cet instant par trop aigu, dessiné dans les entrailles – si j’ose gloser les mots de Jean de la Croix sur la présence aimée –, à installer dans le temps matériellement sensible que crée l’écriture.
Après la saisie hasardeuse, comment se couler dans les images qui suivent la première, plurielle parfois, ramifiée déjà ? Toutes s’appuient sur elle ou luttent contre elle, car même si elle est plutôt horizontale, l’image-mère contient un enchevêtrement profond, porteur de verticalité, qui physiquement, par aimantation, appelle au creusement. Il faut que la voix descende le long du poème, dans le blanc, sans savoir où elle va. 
Je reviens plus tard, bien plus tard parfois, sur cette première écriture, œil intérieur et oreille sourde pour entendre du dedans toujours, mais comme du dehors aussi. Si cela fonctionne, tant au niveau du poème que du recueil, j’évoquerais l’expérience de lecture en pensant à la façon dont les loutres, animaux fabuleux s’il en est, se donnent la patte pour glisser le long du courant, ce qui ne les empêche nullement de franchir des limites. La syntaxe sensible de l’écriture doit ainsi porter le lecteur, ligne après ligne, phrasé après phrasé, poème après poème, au long de ce que je ressens comme l’espace de restauration d’une harmonie, un espace de réconciliation, doué d’une durée propre, intérieure. Réconciliation de qui, avec quoi, c’est une autre question. Comme le disait le poète cubain José Lezama Lima, « la poésie est l’annotation d’une réponse, mais la distance entre cette réponse, l’homme et la parole, est presque illisible et inaudible. »

Quelle est ta bibliothèque idéale ?

Une bibliothèque dont les livres sauraient venir répondre aux besoins, aux désirs ou aux questions – fussent-elles informulées – du moment, en relançant l’expérience, en l’approfondissant, en nous transformant, par la grâce de leur compagnie in-finie – romans ou recueils de poèmes, français ou étrangers, de quelque époque que ce soit, peu importe. Seulement la correspondance – donnée de façon soudaine, imprévisible, mystérieuse, qui amplifie et ouvre la vie. La coïncidence profonde, on ne le savait pas et soudain elle est là, dans cette conversation silencieuse. Second miracle si parmi ces livres certains surgissent par des êtres, proches ou non, mais qui savent que pour nous c’est le bon livre, au bon moment, pour une Rencontre entre l’inconnu et soi-même.

Est-ce que tes travaux de traduction influencent ton écriture ? Et comment ?

Étant de langue maternelle française, je traduis de la poésie de langue espagnole depuis presque trente ans, et j’écris de la poésie depuis un peu plus longtemps. J’écris en français, parfois dans les deux langues, mais de moins en moins, comme si la traduction m’aidait à demeurer dans ma langue, bien plutôt à y revenir, car à chaque nouvelle traduction, j’éprouve que la vie profonde dans l’autre langue – dans ses rythmes, ses sonorités –est pleinement possible. De fait la traduction de poésie est tout d’abord pour moi une façon de vivre rythmiquement dans l’autre langue, par l’écoute d’une parole irréductible, avant de revenir dans la mienne (langue, parole). On pourrait me considérer en ce sens comme un peu bipolaire, et de fait je ne vis avec aucune autre langue la passion toute physique que je ressens pour la langue infiniment tonique, abrupte et douce aussi bien qu’est l’espagnol, dans toutes ses modalités géographiques. Je pars vivre mentalement dans le poème écrit dans l’autre langue, voix dans la langue. Et il me faut inventer en retour – versus –, à chaque fois, une demeure dans ma propre langue, créer là un rythme, pour y loger les images de l’autre voix. Traduire, c’est se faire poète de sa propre traduction, dit Jacques Ancet.
Cette expérience, profonde, me paraît très proche de celle de l’écriture. Mais elle ne la rejoint pas exactement, puisqu’il faut écouter l’autre avant tout, pour poser la voix sur sa voix. Cela dit, il me semble que – pour ce dont j’ai conscience –, des images par exemple de la poète péruvienne Blanca Varela, ou des flux d’images des Îles étranges du Péruvien Emilio Adolfo Westphalen, ont pu se présenter à ma mémoire, au confluent de certains de mes poèmes, comme des flèches lumineuses à des carrefours obscurs. Un appui, une parole qui secourt, qui dans la sympathie dit que le chemin est peut-être par là, oui, sans doute.
Il est possible aussi que de longues années d’écriture (non de traduction, mais n’est-ce pas la même expérience, quand elle est vraiment vécue ?) sur l’œuvre du poète espagnol Antonio Gamoneda, dont l’écriture est litanique et sereine dans sa mélancolie profonde, m’aient emplie de rythmes qui ont allongé ma propre respiration. Comme en un miroir sonore, face auquel on cherche à placer sa propre voix, différente, mais gagnée. Par quoi ? Des cadences, des mesures du souffle, plus encore que des images. On est traversé par sa propre voix, donc par celle des autres aussi, quand on les entend. Traduire, écrire, n’est-ce pas être poreux, entendre sans écouter, dans une confusion flottante un peu hypnotique, se laisser envahir par les voix qui savent libérer ce qui est au plus profond de chacun de nous ?


Laurence Breysse-Chanet Membre du comité de rédaction de la revue Polyphonies (1989-1997), agrégée d’espagnol, maître de conférences HDR, Université Paris-Sorbonne, poète, traductrice.
Écrit sur la poésie contemporaine de langue espagnole, Espagne (Luis Cernuda, Manuel Altolaguirre, Claudio Rodríguez, Antonio Gamoneda), et Amérique latine (José Lezama Lima).


- Quelques titres :

  • En la memoria del aire. Poesía y poética de Manuel Altolaguirre, Malaga, Centro Cultural Generación del 27, col. Estudios del 27, 2005, 277 p.
  • Écrire sur la poésie, Séminaire du CRIMIC, Laurence Breysse-Chanet, Henry Gil et Ina Salazar (éd.), Paris, Indigo, 2006.
  • Gravitaciones en torno a la obra poética de José Lezama Lima, Actes du colloque des 28-29 mai 2010, co-organisation Université Paris-Sorbonne, Institut Cervantes, Université Marne la Vallée, Laurence Breysse-Chanet et Ina Salazar (éd.), Le Manuscrit Recherche-Université, Paris, 2010.
  • Dossier José Lezama Lima, introduction, études, notes et traductions, bibliographie commentée réunis par Laurence Breysse-Chanet, revue Europe, « Miguel de Cervantes », novembre-décembre 2010, n°979-980, p. 130-188.
  • Las ardientes pisadas, Hommage au poète péruvien Emilio Adolfo Westphalen, Laurence Breysse-Chanet et Ina Salazar (éd.), revue en ligne Iberic@l, n°3, avril 2013. iberical.paris-sorbonne.fr/wp-content/uploads/2013/04/003-09.pdf
  • Redes azules bajo los párpados. Hacia el pensamiento rítmico de Antonio Gamoneda (inédit).

- Traductions de l’espagnol :

  • Espagne : Amparo Amorós, Jaime Siles, Blanca Andreu, Claudio Rodríguez, Princesse Inca, Éditions La Contre Allée, 2013. Publications dans Polyphonies et dans d’autres revues de poésie.
  • Amérique latine : Luis Mizón (Chili), Emilio Adolfo Westphalen (Pérou), José Lezama Lima (Cuba) en livres ou en revues.

- Quelques titres :

  • Amparo Amorós, La profonde traversée de l’aigle. Présentation et traduction, Paris, José Corti, coll. « Ibériques », 1989.
  • Amparo Amorós, Arbres en la musique. Présentation et traduction, Paris, José Corti, coll. « Ibériques », 1995.
  • Jaime Siles, Genèse de la lumière. Biographie seule. Canon. Présentation et traduction, Paris, Presses de l’École normale supérieure, coll. « Off-shore », 1990.
  • Blanca Andreu, Le Bâton de Babel suivi de D’une petite fille de province qui vint vivre dans un Chagall. Présentation et traduction, Paris, Éditions de la Différence, coll. « Le fleuve et l’écho », 1992.
  • Luis Mizón, Le jardin du Luxembourg. Traduction (Chili), Paris, J. Matarasso, Nice, 1992.
  • Luis Mizón, L’Eucalyptus. Traduction (Chili), Mortemart, Rougerie, 1998.
  • Claudio Rodríguez, Don de l’ébriété, préface d’Antonio Gamoneda, présentation et traduction de Laurence Breysse-Chanet, Paris-Orbey, Éditions Arfuyen, 2008. Prix de Traduction Nelly Sachs 2010 (ATLAS, Association des Traducteurs Littéraires en Arles).
  • Princesse Inca (Cristina Martín), La femme-précipice, Fives, (Éditions) La Contre Allée, 2013.

- A publié des poèmes en revues (Sigila, Voix d’encre, La Revue Alsacienne de Littérature) et revues en ligne (Le Pan poétique des muses). Un recueil de poèmes en cours de publication.


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