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L’espère-lurette, chronique po&ique, par Jean Palomba (janvier 2017)

dimanche 15 janvier 2017, par Roselyne Sibille

Thézame Barrême : Parce que les arbres marchent (Les Editions Moires ; Collection Clotho, 2016)

La marche du titre est à mettre en résonance avec ce mantra de Prévert « tout est perdu sauf le bonheur ». C’est un chant qui s’écrie, s’est écrit mot à mot, avec les mots simples des comptines et des chansonnettes. C’est aussi un roman au sens moyenâgeux du terme : œuvre narrative en vers où les passions, les sentiments et les mœurs sont objectivement et subjectivement représentés. Mais c’est un vaste drame où le cœur et la pensée d’une femme sont encore tuméfiés par les coups de l’autre, Monsieur le mal-mâle, l’homme aux mots de fer, enfermé dans un cauchemar qu’il inocule, poison violent, prison mentale dans laquelle celle qui chantait, l’amante, devenue mère, est tuée à petit et grand feux, torturée au fil de la lame, celle des phrases en capitales dans le texte à lire.
Sont mis en opposition la claire densité d’un roman personnel et les cercles de l’enfer d’un autre (Monsieur) défiguré par la haine.
Il y a une sève qui court tout le long des petits buissons de textes dans le livre qui maintient l’esprit en éveil même au plus proche de la mort. Il y a un clignement qui laisse entrer la vie entre deux archipels de cils mouillés de peine. Averses, gros grains, orages, ouragans et cataclysmes de larmes. Pourtant, c’est encore une amoureuse qui chante et murmure, une sœur qui parle, une mère qui berce et psalmodie une ritournelle comme on passe un baume sur la peur tout contre la douleur et pour le courage. Cœur face à un arbitraire qui a perdu le sens commun, comme on dit.
En ces temps où l’identité voudrait faire souche, où les bourreaux sont appelés à sortir des urnes pour ériger des murs, Parce que les arbres marchent insuffle un élan, une rage pris, cherchés, fouillés au plus profond de l’être, dans cet endroit ineffable et qui échappe où réside ce que l’auteure nomme son cœur-rage.
Histoire intime, chant de révolte au féminin contre la violence faite à une femme, à chacune à chaque instant, Parce que les arbres marchent est aussi un écho à ce vers transfiguré de Brel : « Moi je t’offrirai des perles de mots ». Car c’est ainsi qu’il est conçu. 32 chapitres, 32 titres, 32 mots qui vont infuser dans la page et produire le texte où court la voix. Ils s’entendent comme des gouttes de pluie, s’égrènent comme des secondes, se discernent comme des lueurs dans la nuit, des étincelles de jour en courses syllabiques dans la phrase : Parce que les arbres marchent - tout l’art d’une prosodie sobre, mouvante, imperceptible parce qu’ irréductible, énergique et farouche. Alors, dans cette fuite fruitière, on saisit la moindre inflexion de celle qui dialogue au plus près de l’ouïe, de sa pensée qui s’ébroue au fil du temps de la marche. Un fil d’écriture déroulé pour recoudre une plaie que l’autre enviolenté aurait voulu mortelle.

Parce que dans tout poème, il y a la voix, la main, le fil, la mémoire et le rêve, Parce que les arbres marchent est poème. Chanson poème, roman poème et poème conte. Roman narrant la réalité des affres, conte avec ogre et enfant portant en transparence le réel incompréhensible. Poème d’abord écrit à la main par un arbre-femme qui se ré-invente dans la marche, ses mains comme des branches, ses mots sur des feuilles dont les tiges sont des pieds, des ailes en rameaux. Marcher pour s’envoler vers les souvenirs, leurs secrets et leurs secrets d’enfance, et surtout vers l’à venir, ce chemin qui vient : ligneux et mélismatique comme l’écorce essentielle des arbres de Thézame Barrême.

[extrait] :

RIEN ! TU SERS A RIEN ! UN CHIEN SUR SA PAILLASSE ! RIEN ! J’AI DIT ! RIEN !

La fois d’après, j’ai bien servi, ma sœur.
J’ai bien servi.

Très bien servi.

J’y suis allée.
Comme non jamais.
J’y étais allée.

Et je n’en reviens pas.
Toujours pas.

L’épreuve du rêve.
La guerre du feu.
Feu !

J’en reviens pas.
« T’aurais fait quoi à ma place ? »

Place.

PLACE. Un village rempli de petits vélos rouillés. C’est là qu’on vivait. Ma sœur. Les genoux dans les orties. Et les papillons mordorés.

Un village où il n’y avait pas de place. Pas de place du village. Juste une ligne, une rue, une trace. Une très longue ligne. Une très lourde trace. Pour unir, séparer, partager, départager. Attacher mon village au village d’à côté.

Une ligne, un lien, un fil.
Une route coulante, glissante.
Une corde flottante.
Pour se pendre.
Ou faire sécher le petit linge des ingénues.

Ma grand-mère lavait nos chemises à fleurs dans une grande lessiveuse en fer.

J’étais une fille. Ma sœur.
Rieuse. Moqueuse.
Joyeuse. Boudeuse.
Une belle petite fille.

TIC TAC ! TIC...


Brigitte Baumié - Etats de la neige (Color Gang ; collection luminaires)

Etats de la neige. Etres de neige. Etre en état de neiges. Un être en état de neiges, que serait-il ? Qu’entendrait-il ? Que verrait-il ? Il sentirait quoi ? Serait touché par qui, par quoi ? Que mangerait-il ? Quoi, quel sommeil, quel rêve, quelles nuits ?.. avec les oreilles ? et quels yeux ? Plus qu’à une description de ces états, c’est à une véritable rencontre des neiges que te convie Brigitte Baumié. Aventure, confrontation, engagement, danger, enfermement, tête à tête, transparence, opacité des êtres dans le feu du froid blanc.

Deux dans la neige, quatre saisons, elle écrit et il peint. Part-il ? Il revient. Sur l’île : Hiver, printemps, été, automne, hiver : « ci-gèle neige / absent / au rivage du matin ». Les yeux s’ouvrent et le livre se ferme. Entre temps, un recueil s’est lu sous le signe faussement mélancolique d’un ci-gît introductif et trompeur... agir au risque de la perte au cœur de la neige, cette île où l’on se tient pour la dire, oui mais sans mourir malgré le fort amour parfois dans la tourmente.

Pourtant, l’histoire n’est pas décrite. Elle est là, comme la neige. Et comme la neige, elle passe dans le corps du lecteur dans tous ses états, en petits tas de neige, courts poèmes sans graisse aucune, divulgués au compte-mots. Avec la main qui veut voir et faire voir et toucher... mais quoi ? La neige justement. « Oh la neige... regarde la neige... la neige qui tom-be... »... Souviens-toi, Nougaro, le poids léger de ses quelques mots sur les notes égrenées du piano, seul. C’est un écho possible au projet du livre de Brigitte Baumié : toucher des yeux, entendre et faire voir la neige sous le regard de l’autre. Avec ce ci-gît répété non pas comme celui mortuaire des tombeaux mais dans le jeu qu’il fait sur le miroir de neige, non pas l’inscription sur les tombes, non, mais « ci gèle gît tu neige est fausse douceur » au creux du verbe après qu’elle a chu ou pendant qu’elle... tombe.

Fausse douceur parce qu’il ne s’agit pas d’une esthétisation du blanc manteau. Mais de quelque chose entre la lancinance croissante dans la nouvelle de Jack London, Construire un feu (intensité du froid de l’hiver / proximité d’une rivière gelée / présence animale) et le dénuement forçant l’aiguisement, cette vérité du regard, au risque de la déréliction, comme dans ce titre imperceptiblement interrogatif de Valérie Rouzeau, Neige rien. Et en français, « dans ma langue, un seul mot pour dire neige ». C’est dire la prouesse et l’économie à laquelle s’est astreinte l’auteure pour en distinguer les nuances : « neige aiguë », « neige légère », « noir de la neige », « soleil menteur », « cristal », « blanc impitoyable », « tourbillons gris laiteux », « flocon », « gel », « dégel », « glace », « fonte », « silence », « rien », « dissout », « figé », « la neige éblouit »... dans cette voix qui dit « je », « tu », « nous », « on » sortant ou restant dans le corps exposé à tout ce blanc qui ouvre, enferme. Éclosion ou clôture ?

Un trappeur dessinateur fugueur et son attrapeuse de neige qui s’écrit ? Si tu penses, si tu clos les paupières, lecteur, dans cette brève complainte de ton obscurité, tu deviens pour un instant transparent, ton cerveau éponge transparente, et dans cette transparence, il y aura une autre transparence plus lointaine...lointaine quand un animal nouveau bleuira dans cette transparence... Car il y a un rapport de la page à la neige qui t’inscrit dans le livre qui peut-être fond derrière les yeux puisque le cycle des saisons jamais ne s’achève, tandis que revient dans ton regard l’hiver, voyelle colorée allant vers... l’été de Brigitte Baumié ?

26
il n’y a pas de volets aux fenêtres
on voit se lever la lune sur toute
cette blancheur
elles se reflètent l’une l’autre
dans une vaste lumière calme
mauve et bleue

41
trois jours sans sortir
maison-ventre
on ne sait pas
si on a peur
c’est doux aussi
d’être jumeaux

53
nous avons laissé l’empreinte de nos visages
dans la neige légère
souffle retenu
ombres bleutées
plus denses avec le soir
nous observons ces visages à l’envers
s’emplir de nuit

61
aujourd’hui pluie
sur la neige
ça
tout ce que je n’entendrai jamais
de toi
me rend triste

65
neige en coupe
chaque strate différente
plus ou moins dense
plus ou moins blanche ou jaune ou
bleutée
dure et compacte
solidifiée en glace
ou tendre
comme à peine tombée

67
le verre sur la table porte la trace de tes doigts
l’absence se construit tout autour

88
il faut bien que je t’oublie
de temps en temps
pour vraiment
regarder
la neige


Pour retrouver la poésie de Brigitte Baumié : http://www.terreaciel.net/Brigitte-...

Pour lire un article de Brigitte Baumié sur la poésie en langue des signes : http://www.terreaciel.net/Poesie-en...


Muscle 11 - Oscar Garcia Serra Frédérique Soumagne : Spring Breakers (Lumières de néon)

Sur la couverture est juste inscrit « MUSCLE ». On pourrait croire que MUSCLE est le titre d’un poème ou d’un livre. Mais non :
MUSCLE est une revue de poésie posée sur une feuille de papier. M U S C L E est une feuille de papier pliée 4 fois qui fait 42 centimètres de long et qui fait 16 centimètres de haut. Tous les 2 mois sur la feuille qui est la revue M U S C L E, il y a 2 textes, il y a 2 auteurs, à chaque numéro de la revue M U S C L E.
M U S C L E est une couleur qui change à chaque numéro, avec de l’écriture posée dessus à chaque fois. M U S C L E est composée, pliée et éditée par Laura Vazquez et Arno Calleja.
Les numéros de M U S C L E ont été mis en page et maquettés par Clara de Asís. MUSCLE est à Marseille. Et les lignes qui viennent de s’écrire ont été décalquées sur le site-modèle de MUSCLE. Adresse : http://revuemuscle.tumblr.com/larevue

Spring Breakers (Lumières de néon) est donc à lire dans un petit livre de feuille rose chair de corail d’où la lumière fuit. Il est aussi le n°11 de la revue MUSCLE qui en compte à ce jour 12. Il propose en exergue une citation d’Harmony Korine. Et fait écho si l’on veut à Maïakovski : « (...) Sous les voûtes usées, trouées d’étoiles/Je m’allongerai,/Lumineux,/Revêtu de paresse,/Sur une couche moelleuse de vrai fumier,/Et doucement,/Baisant les genoux des traverses,/La roue d’une locomotive étreindra ton cou. » ; ou encore à Spicer : « (…) Nous étions là au bord de la rivière et Alias enleva sa chemise et j’enlevai la mienne. Mais je n’avais plus aucune réalité. Alias non plus. Ni le grand cotonnier, ni la terre ferme. Ni la petite rivière ». Pourquoi « fait écho » ? Parce que cela résonne ainsi arbitrairement dans le corps et l’esprit de celui qui écrit ces lignes. Comme si cette feuille pliée 4 fois appartenait à la même bible de néon que les deux extraits signés du Russe et du Nord Américain terrassant.
Frédérique Soumagne et Oscar Garcia Serra sont donc des personnes de poésie édités chez MUSCLE, comme Guillaume Fayard, Dorothée Volut, Jean Luc Parant, Jason Héroux, Maxime Hortense Pascal, Yoann Thomerel, Ben Lerner, Hugo Pernet, Vincent Tholomé, Mathieu Brosseau, Yuhang Li, Christophe Manon, Simon Allonneau, Hervé Bouchard, Marc Cholodenko, Tao Lin, Julien Blaine, Antoine Boute, Emmanuel Adely et Antoine Brea, Arno Calleja et Laura Vazquez ..., tout un monde véloce, furtif, lent et rapide. Mais moi, on m’a offert à la Noël, Muscle 11 Oscar Garcia Serra Frédérique Soumagne inscrit sur une couleur rose chair de corail d’où la lumière fuit et c’est donc de ceux-là seulement que je puis parler.

Si j’étais un poète et qui n’a rien lu et que je tombais sur MUSCLE - Spring Breakers (Lumières de néon), je nagerais comme un poète marin dans l’eau marine d’une sœur et d’un frère poètes marins. Marin non pas comme un homme de la mer mais comme un poisson poète de la mer. Une mer électrique avec des poissons-torpilles chasseurs de vers phosphorescents. Car c’est ainsi que s’écrit ce poème d’Oscar Garcia Serra puis Frédérique Soumagne... à deux mains ?... une main femme et l’autre homme ? Oui et non. Oui parce qu’ils sont bien deux, lui puis elle. Non parce qu’en fait il n’y a pas un poème mais deux, regroupés sous un seul titre et à peine séparés par un blanc de pied de page. Un « je » qui dit « tu » à un « tu » féminin fait place à un « je » féminin. D’où cette sensation de dialogue. Ainsi, les deux textes se répondent-ils dans le réel de la feuille pliée 4 fois alors que le dialogue n’est sans doute qu’imaginaire puisque les auteurs n’ont point écrit ensemble car ils sont malgré les apparences séparés par un blanc de page qui ne détruit pourtant pas l’harmonie (Korine) des voix...si bien que l’adresse s’en trouve multipliée, fluide et hérissée comme le courant électrique de l’amour qui est une drogue dont on manque : ac/dc. Un poème double comme le courant alternatif et le courant direct qui courent à travers les plis d’une feuille lisible sous la forme d’un leporello à dérouler... de sorte qu’il n’y a point de pages à tourner mais juste qu’ à se couler dans le bain poétique puis instantanément surfer sur son rouleau. L’eau poétique entre alors par les oreilles qui dérivent au gré des montagnes russes d’écume poétique, se déverse dans le regard, et d’une vague "montagnerusseuse" poétique l’autre, les oreilles poétiques virent, dérivent et glissent sur des lignes textuelles pour finalement se dissoudre avec le dernier mot du poème : « jamais ». Chaque ligne poétique est éclairée d’images lumineuses qui emportent le cœur dans les yeux du lecteur. Quand tout est lu, le texte s’enroule sur lui-même comme un chat marin du Cheshire électrique et disparaît, la lumière fermée.

[Extraits : Oscar Garcia Serra puis Frédérique Soumagne ]

j’ai oublié les clés de la maison dans ta bouche et j’ai dû dormir dans la rue.

j’ai fait trop de zoom sur ton corps et maintenant je te sens proche mais floue.
(…)
je suis assis par terre dans ma chambre,
à essayer de donner un nom
au monstre qui vit dans le tiroir des sous-vêtements
que je confonds parfois avec toi
quand j’éteins les lumières
pour essayer de me sentir mieux.
(…)
tu crois que la vie détruite par la drogue existe sur d’autre planètes ?

Tu crois que la terre serait de quelle couleur si toi et moi n’étions pas dessus ?
[O.G.S.]

Je pense que les poissons sont rapides, je
pense que les poissons sont gris, que les poissons
sont argentés, je pense que les poissons sont gris-argent,
je pense que les poissons brillent, je pense qu’ils
brillent énormément, je pense qu’ils brillent quand ils
sont rapides, je pense qu’ils sont éblouissants, je
pense qu’ils sont du vif-argent, je pense que le mercure
est très rapide et qu’il se sauve à toute vitesse,
je pense que le mercure s’échappe et brille
comme des poissons argentés, comme des milliers
de petits poissons d’argent qui sont partis,
qui sont des poissons qu’on ne voit plus, je
pense qu’on ne voit pas les petits poissons disparaître.
[FS]


(Page établie grâce à la complicité de Roselyne Sibille)


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