Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Jacques Allemand

mercredi 6 avril 2016, par Cécile Guivarch


____________nos abris,
____________creusés dans la falaise

________________________C’est notre enfance qui voyage
________________________Où les mots ne s’ajoutent pas
________________________Ni la lumière
________________________À ce qui semble se perdre

____________________________________Bernard Vargaftig

ils parlent c’est un fait
ils parlent le vieux perroquet
les rideaux gonflés
le cliquetis d’on ne sait où
la révolte des coins sombres
ils déchiffrent le salpêtre
racontent l’espace à traverser
un butin doré en équilibre au bout d’un doigt
ils sifflotent la mer dans les galeries crénelées
ils attendent le bon moment
pour rouler leur paquetage sur nos épaules

des lignes les parcourent
nous en faisons partie
avec nos poches
nos conversations décousues
le chien aussi et ses yeux en étoiles,
ces lignes les soutiennent
grâce à elles ils se déhanchent
vont voir ailleurs
se congratulent, se racontent des histoires de terres humides
ce qu’ils savent de nous

un bon endroit pour reposer la tête
un nid dans le safre, tiède en toutes saisons
devant vous, les jupes ont la place de tourner
les siroteurs de muscat en sentent le vent
maintenant c’est le petit frère, les yeux fixes, dans sa posture de karatéka
pour le peintre au grand chapeau c’est le vent de la révélation
les lézardes le traversent
sa place est ailleurs au milieu des châtaignes dans le soleil
couvé par la fontaine et ses reflets
« viens çà, petit »

les portes c’est pour remuer de la pénombre connue
l’abri a un centre qui se déplace tous les jours
dans les soufflets du hall
dans les regards déformés par les culs de bouteilles,
derrière le drap tendu,
dans les ombres chinoises, la pipe de la silhouette en frac,
dans les boucles noires de la petite Linda
qui distribue son sourire rayé
elle fait semblant de tout
d’embrasser le plus disgracieux de ses sujets
d’être morte
à vous de continuer l’histoire

difficile d’en sortir
on vous retient par les manches qui pendent en vous
par votre langue qui fait semblant de chanter
les recoins c’est vous
et aussi l’air qui attend d’être remué avalé

dans le charroi des veines
quelle pensée, petit bateau tressé,
pour maintenir l’équilibre
la bonne température

le soir, sur la terrasse
au milieu des pétales tourbillonnants
le salut au dernier bourdon qui passe
avec un livre sur le dos
on se croise
œil contre œil, poudre des regards
cet instant lui aussi
contient le big bang
et te voici le père de ton père
du père de ton père
« viens çà, petit »

c’est là que ça se passe
dans le ballast des soirées
de l’ombre surgissent
des gouttes faites pour durer


dans l’ancienne école
deux doigts sur les paupières
c’est un petit musée qui pousse contre
les billes de terre ont durci au four
on les lance sur la dalle
si elles se tamponnent
qu’est-ce qui va tourner autour du pin
les mallettes en carton à douce vitesse
les dents dorées du père
les mots jouets
fanfreluche, tu l’aimais bien
aujourd’hui encore
comme ta voix te ressemble


un homme qui attend
une femme qui boit
et d’elle à lui, de son coude à elle
à sa gorge à lui
des pointillés qui brillent doucement,
de son bout de table à elle
à son bout de table à lui
un sentier de sel,
l’ensemble compose une fleur géométrique,
par-dessus son journal
l’instant-hamac a tout juste
au milieu des voix qui tranchent
comme les glaïeuls
droits dans leur vase


où la lumière est pauvre
le montreur d’ours
s’enferme en lui-même avec ses bêtes
ensemble ils hochent la tête
fredonnent gueule close
on trace une limite
on joue à la respecter,
au premier grondement de l’orage
ils ne formeront plus qu’un seul être


____________ romances

de toutes ses forces, pas la peine
de tout son coeur non plus
il dit qu’il est bien, dans son 8e étage qui donne sur le stade
sa philosophie lui a appris à désirer seulement
ses rencontres passées
une danseuse aux pieds bandés
la bimbo à la retraite amoureuse du maire
celle qui boxe la folie en bord de scène
la maroquinière aux yeux de génisse
il est devenu leur confident
il les invite chez sa mère
qui leur permet de l’appeler maman
leur chante des romances
puis les coache pour demain

____________(extraits de Le tremble le coeur autour, à paraître aux éditions Propos 2)


toutes ces bêtes sur la terrasse
pendant que vous parlez
sorties du ventre des statues
de l’épaisseur des buis
bluffer n’est plus au programme
plutôt les laisser entre elles
laper le bassin aux carpes
se frotter aux écorces
s’égailler vers les arbres penchés
alors vos mouvements de manches
on ne verra plus qu’eux
à travers les courbes du cristal, les bulles sauteuses
la queue qui rôde dans l’assemblée
est grise et touffue
qui criera le premier ?


qui parle de la cruauté des enfants
confond la règle et le jeu
-- les feux allumés le long de la colonne vertébrale
celui-ci avoue
« j’ai moi aussi des pensées volages le couteau à la main
mais ça n’a rien à voir »
la peur de moi je la couve
après je la confie à l’oiseau masqué
celui qui ne se laisse jamais attraper
et je suis la piste que j’aime
où d’avoir trop à dire, chacun se tait


vas-y, bête vive qui devances nos plans
fais-la rire, qu’elle s’oublie et tombe dans la bâche tête en arrière
cours au coude à coude
avec les saute-ruisseaux
les impatients du loto
les comptes à rebours
les conclusions des philosophes
mais reviens-nous vite
oreilles pliées, gorge au vent
j’aime tellement ton souffle qui change tous les jours
reviens pour qu’on s’oublie
pour la bâche tête en arrière

____________(extraits de Lumières du dessous, à paraître à l’Atelier du Hanneton)


Entretien avec Clara Regy

L’écriture, d’où vient-elle ? A-t-elle toujours été présente ?

Elle remonte à loin, disons à la fin de l’adolescence, comme une réponse à la découverte des poètes. Elle prenait alors la forme de vagues pastiches ou de petits textes saturés d’influences. Un peu plus tard, son rôle a changé : l’écriture me permettait de revenir sur des moments importants, pas tant pour les revivre que pour en révéler des aspects cachés ou pour m’offrir le luxe de les transformer à ma guise... Ensuite, avec le temps, elle s’est inscrite au confluent des souvenirs de lectures et des expériences personnelles – et peu à peu, les textes en sont venus à s’écrire selon leurs exigences propres, en se décollant de plus en plus de la narration.

Est-elle quotidienne ou surgit-elle à des moments précis voire précieux ?

Oui, en général, elle est quotidienne, mais il m’arrive de la mettre entre parenthèses, en voyage notamment, ou quand je n’ai pas le temps du retrait, du silence nécessaire pour que s’installe le tempo de l’écriture, chez moi très lent. Ces moments de suspens sont utiles, féconds, puisqu’ils permettent d’engranger des sensations et des images appelées à resurgir plus tard comme matière brute, mais le retour à l’écriture après une longue interruption peut être laborieux : pas toujours facile de « retrouver ses marques »...

Peut-on la dire ritualisée ?

Oui, dans les périodes d’écriture, et c’est un moment que je retrouve avec plaisir, ou plus exactement un espace où il est très facile d’entrer, même si, une fois qu’on y est, c’est une autre affaire...
En préambule, toujours, je lis ou je relis des poèmes, d’auteurs confirmés ou peu connus, dans des recueils ou sur des sites. Et puis vient le moment de « production », ou pour choisir un mot plus agréable, de création.
Dans un premier temps, j’écris d’un seul jet, avec ou sans contraintes rythmiques (sachant que, si contraintes il y a, je me permettrai de les enfreindre, au besoin...). Ensuite, je reviens sur des textes déjà écrits, anciens ou récents, là il n’y a pas de règle, et ces textes-là, je les passe au tamis, je les transforme ou je les combine. Ces deux moments sont de nature très différente, ce dont témoigne la respiration (au sens physiologique du terme) : fluide au moment de l’écriture spontanée, elle est plus saccadée, entrecoupée d’apnées (je m’entends alors dire : « Respire ! »...) dans la phase de réécriture.
Finalement, les poèmes retenus, dans leur grande majorité, résultent d’une lente maturation et de nombreuses transformations, mais chaque recueil contient un ou deux textes venus d’un seul jet et pas du tout ou quasiment pas retouchés.

Quels sont les auteurs qui te suivent ou peut-être te précèdent ?

Beaucoup de textes me parlent, dans des genres très différents. Parmi les contemporains, je suis très sensible aux écritures à la fois cristallines et énigmatiques, comme celles de Philippe Jaccottet ou Bernard Noël, mais aussi à la truculence de Jean-Pierre Verheggen ou à la sensualité impérieuse d’Yves Martin. J’aime aussi Jean-Claude Pirotte, Jude Stefan, Valérie Rouzeau, Liliane Giraudon et bien d’autres... La poésie irlandaise, aussi, pour son sens du concret, pour sa façon de donner présence et épaisseur à la matière. Des goûts très éclectiques, en somme, et pour les poètes du 20e siècle, c’est pareil : je suis fasciné et emporté par Michaux, mais j’ai une passion qui ne m’a jamais quitté pour Jules Supervielle, dont je ne saurais parler en peu de mots.

Si tu devais absolument définir la poésie en 3 mots... quels seraient-ils ?

Intimité, expérience d’une liberté propre à chacun, auteurs et lecteurs, partage difficile à réussir, mais quand il advient... ça vaut le coup !

Tes textes semblent nourris d’observations presque immobiles du quotidien, mais aussi de voyages... Peux-tu en dire davantage ?

J’ai une très mauvaise mémoire, mais des détails me reviennent souvent sous forme d’images et ces images, j’aime bien les saisir ou les suivre. Tantôt elles restent résolument immobiles et je les accueille telles quelles, tantôt elles se mettent en branle et en appellent d’autres. Il s’agit alors de les réunir en un tout, « compte tenu des mots », bien sûr, comme disait Ponge, mais aussi d’une tonalité d’ensemble, qui n’exclut pas les dissonances.
Et c’est vrai, ces images peuvent venir de mes voyages, de mes longs séjours à l’étranger (en Afrique), ou bien du quotidien le plus immédiat ou encore du passé, de l’enfance, vécue ou rêvée.


Jacques Allemand

Né en 1950 à Marseille. Après de longs séjours à l’étranger (Maroc, Côte-d’Ivoire), retour en France près de Valence. Vit maintenant en Languedoc-Roussillon.
Une thèse sur la poésie de Jules Supervielle. Des choix de poèmes en revues papier, dont, récemment, N47, Contre-allées, Arpa, Voix d’encre, À l’index, Phœnix, Propos de campagne, Résonance générale et dans les revues numériques Incertain regard, Paysages écrits et remue.net.

Recueils publiés :

  • Falaise et delta, Æncrages & Co
  • La diagonale du cri, Pleine plume
  • Ombres portées, Les Ateliers du Tayrac
  • Fils de la fable, Ecbolade
  • Aïn Myriem, Encres vives
  • Parcours de la sève, Océanes
  • Cadastre, Alidades
  • Le temps de la spirale, Alidades
  • Pendant l’éclipse, Propos 2
  • Sur le chemin des philosophes, avec des encres de Marianne Moisan-Allemand, S’éditions
  • L’enfant multipliée, avec des aquarelles de Marianne Moisan-Allemand, Soc & Foc
  • Rouge et or, Alidades

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