Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Frédérick Gambin

jeudi 13 octobre 2016, par Cécile Guivarch

À tout venant
(extraits)


1

Sur le chemin de Saint-Léger
Un arbre s’ensouvenait

Il portait l’orbe de ses feuilles
Pour découvrir entre nos lèvres
Le bruissement de nos baisers

Liseré doux
Or effrangé
Il entre à toutes nos paupières
Dit

Cet homme

Il vit d’une beauté dont on ne souffre plus.



2

Je l’entendrai germer tu sais depuis les branches
elle a monté l’échelle pour nous plaire
sente de corps à tout venant…

Point d’interdit – rien que ce Là
Désir !
Je goûte au ci des lèvres ses replis qui dansent

L’œuvre est de ça le fruit
pour qu’il existe l’Arbre
où tendre gorge.


3

Abeille calme
habille bleue
toute la fleur de sa présence

Tout ce qui porte beau ce bain
tes yeux tes seins
depuis le champ de son bassin

tout ça se donne plonge à l’eau
ta peau s’écoule
devine clair

ainsi papille
où je ne sais
toute la fleur de sa présence.



4

Le calme est grand sur la terrasse on y verrait
gravées des fleurs. C’est doux de se vivre tout bas
le sol revient à nos syllabes. Trace
le ciel a tes yeux pour boire.

Tout cet après-midi tes pas se posent sur la table
autant de braises – les toucher
serait du reste la mémoire.
Alors je tremble,

je tremble même sans histoire
car tout ce qu’il s’agit de dire
est rouge.


5

Tu sais depuis toujours la naissance attendue
Tout voilà tout d’un rien
Cet arbre
À l’ombre un cimetière et le blé par-devant
Tu passes
Tant de temps qui se passe
Tu sais depuis le pertuis sous tes pas
Il t’ouvre
Ici-bas
Comme on dirait du haut d’une montagne
Qu’il est beau ce chemin !

  


6

Ô tu l’entends

Une branche est tombée

Il y était au bord le bûcheron
Combien de cernes pour cognée

Et l’eau qui n’en finissait plus
Cela nous fit comme un bateau

Un long bateau pour traverser la terre
Et nous mener au tout petit ruisseau de notre enfance.



7

La libellule a son lieu d’être
je lui enjoins des lèvres pour demain
si c’est ce là ton monde
est-ce l’effet d’un courant de rivière
où les instants sont de l’amour à boire

Le lit se passe ainsi des mots – d’ailleurs
voyez le vol qu’elle nous fait des yeux fermés
c’est un peu comme atteindre de s’y voir coucher
avec le ciel dans toute sa beauté

La libellule porte un nom qui n’est pas de ses habitudes
elle finira bleue par me surprendre
d’habiter.


Entretien avec Clara Regy

Ce qui vous a fait entrer en poésie...

Mon enfance, le ressenti de la nature, comment le dire ? Seule la poésie pouvait m’en donner essentiellement le souffle, pour que les mots ne soient pas que du vent. Bien sûr, vous pourriez dire, il y a le roman, le conte, le théâtre, la peinture... et en effet, mais je le jure par ma langue et mon cœur, dans toutes ces expressions, c’est avant tout la poésie qui permet de recréer ce battement premier d’aussi près, authentiquement.
Par exemple, ce que vit Alexandre Hollan auprès des arbres, dans sa vie-œuvre, cet élan, cette genèse, cette énergie, « Je crée car je suis », humblement, ainsi l’Arbre a besoin du Fruit.

Des rencontres décisives ?

On peut dans ce terme si vaste entendre des sons, des scènes, des musiques, des lieux, des parfums... Pour ce qui est des œuvres et des gens, je dirai tout d’abord :
Eluard, le premier poète que j’ai lu, « Derniers poèmes d’amour », aux éditions Seghers, avec en couverture un nu du photographe Lucien Clergue ; un vieux livre fripé, aux rides argentées, trouvé par ma mère sur un marché de Pertuis, ma ville natale.
Et puis, l’inévitable Jean le Bleu, Giono ! Ah, quel délice ! Ce que j’aimais de ma Provence enfant trouvait enfin des mots pour se vivre ! Et ce fut de la plus belle des lectures, une lecture adolescente, entière, ardente, une lecture de terre, et non de tête. Et dire que plus tard j’allais me mettre à le bosser en année de maîtrise, autour de la métaphore vive (pour reprendre Ricoeur), alliant lettres et philo dans l’analyse ; mais non, heureusement, cela ne s’est pas fait, et Giono est resté mon grand amour d’adolescence.
Enfin, celui que j’appellerai Le trouvère de Cologne, un saltimbanque des rues. J’y étais pour travailler autour d’œuvres peintes du quinzième siècle, représentant « La Vierge dans un jardin clos », et le dernier soir arrive dans la petite chambre de l’auberge un jeune homme ; nous parlons, nous sympathisons ; puis il me dit : je dois maintenant aller chanter dans les rues pour gagner ma croûte. Je m’endors. Quand, dans la nuit, il devait être aux environs des trois heures du matin, j’entends depuis le lit du bas des bruits, des sons comme balbutiements venus d’un ventre, comme si un bébé parlait depuis le ventre de sa mère. Je crois que cette Scène fut pour moi fondatrice. Je l’ai vécue comme une régression, amenant à une révélation. Nous ne nous sommes pas dit au revoir. Le lendemain, je partais, il dormait encore. Mais je porte à jamais avec moi ce qu’il m’a donné à vivre cette nuit-là. Une Cène !
Revenant sur Paris, alors que je n’écrivais plus de poésie depuis mes 18 ans, je m’y suis remis, et elle ne m’a plus quitté depuis. J’écris en ce moment un « Opéra-Poème paléolithique », et je crois que le son du fond de cette gorge me traverse encore.
Pour finir... ou commencer, une femme, bien sûr : je ne dirai pas « une muse », bien plus. Quelqu’un qui a su me comprendre, me pousser à me dépasser, à trouver mieux ma voie, et ma voix. Jusque-là je n’avais donné de ma poésie que par flaques ; grâce à elle j’en cueille enfin la source...

Pourquoi avoir attendu la quarantaine passée avant de montrer vos écrits ?

Vous savez, les Latins se disaient vir, « homme », à partir des quarante ans. Tout le monde n’est pas Rimbaud. Bien sûr, autour de mes quinze ans, les vers se sont mis à vibrer ; mais si mes manuscrits portent parfois des titres comme « Sentier(s), L’Homme-vers »,... c’est qu’il y avait chemin à faire, et que ma poésie, jusque-là adolescente, demandait quelque temps pour mieux naître en maturité...

Alors, à cet âge qui est vôtre, pourquoi donc ce surnom de « Loustic », qui sonne enfantin ?

Ce surnom me vient de la femme dont je vous parlais. Elle me lit, sur feuilles comme dans la vie, d’un regard très lucide, et plus que souvent très juste. Elle me dit entre : entre le fou et le sage, entre le grave et le souple, léger, rieur, tout autant que sombre et mélancolique. Cet « entre », c’est l’Autre qui nous travaille et nous fait vivre au plus près de ce que veut la vie, de ce qu’elle est. Il y a en Loustic l’enfance, les cabanes dans les branches, tout autant que la jeune fille ou le vieillard songeur. Il est dans le Trobar, dans le Grand Jeu. Ce en quoi il a vaincu la mort.
Cela a pu d’ailleurs donner une histoire poétique publiée dans le volume 75 de la Revue Souffles, « Résister, c’est exister » ; et si j’en venais un jour à écrire une autobiographie, elle pourrait avoir pour titre « Quelques nouvelles du Loustic »...

Vos grands thèmes se dessinent, mais que cherchez-vous en écrivant, et pourquoi le choix du genre poétique ?

Depuis que l’Homme est né, je crois en effet que nous avons toujours à peu près tous les mêmes thèmes ; la vraie question est comment les mettre à l’œuvre. Avant même le poème, tout autant qu’après, ce qui compte vraiment est là : incarner, habiter. Cet Acte est celui du Verbe poétique. Les thèmes, les lettres, les mots, les phrases, ne sont jamais que des fossiles, tant que l’O-céans du Dire, comme un lien libre où tout devient possible, n’a pas trouvé comment faire surgir cette mise en relation de tout avec tout. Ça paraît quelque peu mystique..., mais oui : depuis « Elle a passé la jeune fille... » jusqu’à « Océano nox », du « temps a laissé son manteau » jusqu’à « ... chacun peut lui parler », de « Vénus » à « Que la joie demeure »,... la poésie n’est pas un genre, mais une Voix protéiforme, un Chant primal qui dépasse ses témoins, Celan, Rilke, Adonis, Hikmet, Ancet, Ritsos, Malrieu, Hölderlin... je ne puis tous les citer, ils nous portent d’un même écho !
Alors, oui, la poésie m’a peut-être choisi parce que du plus profond je suis un lyrique, mais non point du petit point de vue du Moi : quand je chante l’amour, c’est bien plus que Je qui chante, et c’est bien plus que Mon amour... Aucune poésie véritable ne sera jamais narcissique, elle sera plutôt toujours l’Ombre du poème, ce qui le met en Lumière ; tout ce pourquoi aucune explication technique ou empirique n’y pourra jamais satisfaire : Ce désir de totalité qui passe par un ressenti constant des nuances nécessaires fait du poète un Hôte de la vie, une Voix, comme la Pythie de Delphes.

Qu’entendez-vous par « anarchiste chrétien hétérodoxe et paraphilanthrope » ? Cela sonne comme une forme d’engagement quelque peu délirante, au-delà de toute ligne...

Là aussi y’a du « Loustic ». Si vous regardez bien, chacun de ces mots semble nier l’autre ; mais en fait, tous se complètent. Je commencerai par « anarchiste » : dans ma chambre, ado, j’avais mis sur feuille au mur ces mots de Raoul Vaneigem : « ... je n’appartiens à aucune caste, aucun parti... », veillant au soin de ne sacraliser aucune idée, aucun objet... Mais Il y est du « chrétien » aussi, car nul ne peut nier sa souche culturelle... et certains de nos plus grands poètes qui se disaient athées seraient les premiers à la faire résonner, cette Voix qui transcende la parole d’un chacun – Aragon, par exemple. Mais, encore une fois, sans poser un maître à penser, une doxa officielle, d’où : « hétérodoxe ». Et pour finir, « paraphilanthrope », à savoir : ni misanthrope, ni philanthrope ; je désire continuer de croire en l’homme, au nom de toutes ces choses belles qu’il a su créer, mais je ne veux pas non plus me faire trop d’illusion sur cette capacité qu’il a, car on l’a vu aussi tellement détruire...
Pour finir, ces mots se complètent, sans donner de définition définitive. C’est tout simplement cela la poésie, car elle dit avant tout la vie, et celle-ci échappe à tout système de représentation, d’interprétation qui voudrait se poser pour vrai. C’est en cela aussi qu’il y a toujours une forme d’engagement : si j’écris en poète, je dois œuvrer à libérer le langage de tous ses liens d’habitude qui seraient porteur d’un pouvoir de vérité banale et acquise comme un ce qu’il se doit d’être.
Eh bien non ! Libérer le langage, c’est bien libérer l’esprit, et donc le souffle ! C’est en cela que le poète aura toujours du mal avec la société de contrôle, ou le fameux risque zéro, car justement il travaille sur cette ligne de faille où l’être entier peut surgir à tout instant.


Frédérick Gambin

Il est né, le petit, la tête dans le ventre, un 14 avril 72. Demandez à Loustic ; il en sait quelque chose, lui, de ces élans avec la vie, quelques détours de défoulé, parfois, ce qu’on nomme colère, ou révolte. Parmi les genêts de Sannes, hameau luberonné, dans ces années de grandissante flamme, il a vu les buissons porter à lui sa raison d’être : poète !
Il s’est longtemps dès lors échiné dans les arbres, a construit ses cabanes, s’est essayé avec les feuilles. Le stylo a pointé vers l’âge des quinze ans : sonne le jour, sonne l’heure, sous la lumière d’Eluard.
Il faut bien sûr du temps pour vivre libre en l’écriture. L’école n’y aura rien fait, sinon pour apprendre à marcher un peu dans les mots ; depuis le CP jusqu’aux années parigotes, HIV et autres, c’est avant tout hors des sentiers battus que le Loustic aura foulé ses chemins de traverse.
On mettra ça au nom de crise... quarante années peuvent changer la vie ; tourneboulé, Loustic a crû, ou crue, de tous côtés ça sort, bâtisseur. Du temps présent, j’écris présent, et je dis je, avec le sentiment profond d’avoir trouvé quelque chose de vrai, de moi, pouvant parler aux autres. Par ces lignes d’une écriture qu’on appelle vers, tout ça peut devenir enfin une œuvre, un poème de vie,

Un Poème qui se vit,
en corps
et âme
Loustic

... nous signalons d’ailleurs en ça une façon de démesure chronique,

anarchiste
chrétienne
hétérodoxe
et paraphilanthrope

... pour meilleure explication : demander à la poésie.

Bibliographie

Livres d’artiste :

  • La Rose
  • Le Hêtre pourpre
  • SucréSalé
  • Un quelque chose d’Océan

Manuscrits (non encore publiés) :

  • Histoires poétiques
  • Les terres d’ocres
  • Appel de la présence
  • L’Homme-vers
  • Astérographies
  • Opéra –Poème Paléolithique

Deux mentions prix au festival de Montpellier 2015 (revue Souffles)  : pour « Sentier(s) »

Publications en revue :
Revue Souffles, Ecrits du nord, Microbe
+ sur le net
http://www.recoursaupoeme.fr/fr%C3%A9d%C3%A9rick-gambin/traverses


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