Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Fabrice Farre

vendredi 14 octobre 2016, par Cécile Guivarch

FRAGMENTS (inédits)


Les deux moitiés roulantes sont un présage à la roue
et leur course, à l’amour pourvu qu’elles ne cèdent pas,
que la terre nue ne retienne ni caillou ni mâchefer.
La roue à son tour appelle l’amour, ses rayons sont
la condition solaire à travers ce lieu inhabité
où l’ombre sera bientôt celle d’une maison
occupée par un lit frais, des bibelots de porcelaine
aux couleurs vives inventées de ne cesser d’aimer.


La mer, la ville, un balcon pour les voir, à la balustrade
rosaces en fleur, fleurs et fer, arabesques rotatives,
et les paroles secrètes plus hautes. L’angle
de vue entre, avec l’air, un peu d’ailes et de mouettes
gauches jusqu’aux grues, au port, inclinées à leur cou
qu’actionnent les rouages sourds, le cliquetis de l’alerte
d’une sirène mécanique. De leur ombre grillagée
s’échappent les fourmis de la mer, sur le quai, lundi.


Il entra dans une profonde rêverie (…), où le vermeil se mêlait au blanc, tout comme ces trois gouttes de sang sur la neige blanche.

In Perceval, chapitre 11.

La tache sur la neige jure qu’il n’y a qu’elle, lui
de son cheval la fixe ; elle persiste informe, après
la blessure de l’oie et le vol continu du faucon,
elle, distincte, d’un rouge réel s’enfonce pourpre
et plus légère que les pas. Lui est tout entier
voué à cette étendue de chagrin où entre le cheval
qui s’absente du corps de celui qui revient
au monde quand on vient le chercher.


Le pli au visage, l’habit de fête aux motifs qu’on eût dit
inventés, nous, seigneurie meurtrie au cœur
d’un château de quel centre ville. Le cœur vassal
retourne à son fief désertique ; la robe, la dentelle
sur nous expliquent la pâleur du blason, espèrent
se rallumer avec le retour de printemps, voir brûler
le taudis caché par les volets que nous ouvrirons,
(mais de quel côté), ou faut-il s’éveiller dès maintenant.


Sous le parapluie qu’hébergent nos voix, nos voix
ne sont pas seules à murmurer , la pluie les accompagne
et les baleines étirent ce peu de toile entre terre et ciel.
Quel marcheur a vu avancer avec lui le dôme
dont l’oculus accueille l’amour à verse, l’averse fraîche
de l’été à mesure que le pouls résonne, que nos pieds
accordés mouillent cet intérieur éclairé par les miroirs
où enfin se lavent nos ombres aux têtes bien centrées.


Dans la nuit bouge la futaie naine
franchie par un banc d’ailes lentes.
Sur le trait clair, elles semblent s’étirer
puis s’affaissent à la limite du gris,
dévorées par un point de fuite supposé.
Faut-il disparaître sur l’horizon de montagne,
laisser à regret le champ sans borne et revenir
à soi, les yeux tombés dans la cellule des mains.


La terre battue telle que nous l’aurions rendue
la poussière avant nous pour lui succéder
La clairière invasive promet d’être ouverte
au vent dieu et changeant des cimes.
Là, un christ errant cherche son chemin
répétant misère et toute autre expression
du bas de pierres que les pieds heurtent dans un lit
asséché : une plainte écume, l’écho se rembrunit.

Avant d’apparaître (extraits) :

Hortus gardinus...


À ces mots latins rarement prononcés,
la première clôture nous retire,
nous, rendus à la rotation de l’interrogation.
Gardinus. Puis le jardin vient comme une chose
distraite au bout de la langue,
se répand dans l’esprit pour se prêter
à une nouvelle formulation, plus intelligible.
Hortus, dis-tu, hortus, alors que le monde
nous a exclus, comme la pierre mal dégrossie.
C’est une autre difficulté : nous voici jetés dans la fosse.


Au sommet de l’échelle...

Au sommet de l’échelle
il manque au fruit
la part volée des oiseaux.
Le ver progresse à notre insu le reflet
garde un œil aveugle qui nous fixe sur la chair
généreuse presque un visage jamais celui du responsable
venu d’une fleur rencontrée par l’insecte.
Un corps tombe trop mûr. D’en bas,
perdu dans l’herbe, on ne verrait rien. D’ici
l’angle de vue est sujet à bien des discordes.

Ton prénom : Lucia...

Ton prénom : Lucia, frêle insecte au pied
du mur où nous comptions les soleils, dans la langue.
Tes mains scellées n’avaient pas de paume,
au jeu pourtant elles s’ouvraient.
L’orgue sarde du vent blanchissait les toits,
les figuiers sonnaient, en rien barbares, nous
avions trouvé le centre, sans doute l’odeur
du fruit, et l’un ou l’autre touchait enfin
la paroi, sans être vu ni des silhouettes à laine
ni des têtes au travail recourbées dans leur visage.

Il y eut le toit de l’arbre...

Il y eut le toit de l’arbre planté droit sous lui
des feuilles par centaines resserrées en une seule.
Des ramures soutenaient la couleur, le ciel
s’y glissait parfois, arrêté par des branches massives,
jusqu’au moyeu de cette noria divagante au-dessus
de la tête. Toute feuille coriace tombait au pied
on entendait le détachement.
L’arbre ne changeait pas le vent serait apparu
mais seul aurait-il aidé à la rotation. La hauteur
ne se distinguait en rien, le laurier perdit son nom.


Entretien avec Clara Regy

Te souviens-tu d’une époque où tu vivais sans « écriture » ?

J’avais écrit, dans la cuisine d’une HLM que nous occupions, un petit texte qui parlait d’un chemin... Je voulais surtout le mettre en musique, car chez nous, la guitare et le chant étaient probablement une manière de supporter un quotidien difficile. J’avais huit ans et j’ai espéré, ce jour-là, arriver à fabriquer de toute pièce quelque chose d’audible. En bref, je ne sais plus comment ont été les années précédant ce moment précis.

As-tu des moments particuliers « d’inspiration » ? (si j’ose dire...)

Ils émergent lors de mes lectures, qu’il s’agisse d’un roman ou d’un recueil de poésie que je privilégie, je l’avoue. Ou bien, c’est en entendant un mot ou un proverbe, en français, italien, sarde, espagnol, etc., que sais-je encore... Et puis, bien souvent, lorsque je n’ai rien à écrire, j’écris. À cet égard, ma vie est austère et monacale, d’une certaine manière. C’est une vie de travail qui me convient et me ressemble.

Peux-tu dire qu’il existe des auteurs qui t’aident « vraiment » à vivre ?

Les auteurs aident à vivre à partir du moment où l’on va vers eux. Rien d’autre ne compte. Je pourrais en citer quelques-uns, mais le risque serait d’oublier les autres. Il y a les poètes, c’est certain, mais aussi les musiciens, les peintres, les sculpteurs : tout ce qui est bon pour vivre mieux et, en l’occurrence, écrire encore.

Quels liens ferais-tu entre ton écriture d’homme et de poète (les deux à la fois) avec ce que l’on appelle : l’actualité ?

Il y a eu des événements que nous connaissons tous, qui m’ont poussé spontanément à écrire... D’autres m’en ont littéralement empêché, pendant de longs mois. Le lien est spontané, il n’est jamais forcé, heureusement. Qu’est-ce que j’entends par là ? Un auteur qui ne parle jamais de l’actualité n’est pas forcément quelqu’un d’indifférent (et donc d’inintéressant). Celui qui en parle toujours, en revanche, finirait par me gêner. Je pense, pour faire la part des choses, que ce qui se passe autour de l’individu a inévitablement des conséquences sans aucun doute variées sur son travail artistique.

Tu as évoqué « l’Ego dans l’écriture » ou « l’Ego et l’écriture », explique un peu ce « questionnement »... (tu peux proposer un autre terme...)

Oui, à mes yeux, l’ego n’est pas une question de narcissisme ou de nombrilisme, par exemple. Je ne me complais pas. Jamais. D’ailleurs, ce n’est pas le sujet. Je cherche à chaque fois de nouvelles choses – j’essaie tout du moins, j’expérimente – et à travers elles, je crois m’y retrouver un peu pour comprendre et mieux me lier au monde et aux autres. C’est une éternelle quête de réconciliation. Il s’agit d’aller là où l’on n’irait jamais si l’on n’écrivait pas et d’être le plus juste possible. Sans fioritures. L’ego est, certes, tourné à la fois vers soi, c’est inévitable, mais principalement orienté vers un oubli total de soi. Le souhait est que le je tende vers un il. Tout cela n’a donc rien à voir avec ce que certains évoquent de manière négative, à savoir : « l’ego exacerbé » du poète. C’est une attaque facile qui n’apporte franchement rien. Je plains, simplement, ceux qui jugent l’homme au lieu de démontrer sérieusement ce qu’ils ont à dire du travail que l’artiste propose.

Et pour terminer quels sont les trois (ou quatre) « mots » (ou phrases) que tu associerais le plus volontiers à celui de « poésie » ?

Je m’en remets à ces mots qui résistent au temps, finalement :

« Le tac tac du pivert / Dramatise la futaie. » (Guillevic)

« Se saisir des choses, c’est tomber dans leur infini. // Regarder n’est pas voir le mot avec la chose mais voir la chose dans l’ignorance de son nom (…)  » (Serge Núñez Tolin).

Mais aussi, ce qu’explique Pierre Dhainaut à Marc Fontana au sujet de la « rouvraie » : « (…) la définition du dictionnaire est trop générale, les rouvres sont plus que des chênes, je n’en connaîtrai le sens que [si le mot] entre dans un poème, s’il y résonne. » (in Arpa, n°114).

Enfin, je donne cet extrait du poème « Annie », de Guillaume Apollinaire, que je chéris depuis toujours :

« Ses rosiers et ses vêtements n’ont pas de boutons / Il en manque deux à mon veston / La dame et moi poursuivons presque le même rite  »

Je pourrais citer d’autres exemples, c’est certain, et à l’inverse évoquer les mots « faciles », c’est-à-dire ceux que l’on retrouve trop souvent et qui finissent par se vider de leur substance. Mais c’est un autre sujet... Quoi qu’il en soit, je te remercie, Clara, comme je remercie toute l’équipe de Terre à ciel.


Les derniers recueils et livrets de l’auteur sont : Le chasseur immobile (le Citron Gare), La figure des choses (Henry), Toucher terre (pré carré), Ligne (La Porte) et N’ai-je (Encres vives). Avant d’apparaître verra le jour en 2017. Ses textes sont présents dans plus de cent revues et quelques anthologies, comme (tout récemment) : Europe, N47, Verso, La Passe, Osiris, Le monde, les réfugiés et la mer (Corps puce), etc.
Son blog : Poésie contemporaine...peut-être


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