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Estelle Fenzy

lundi 22 juin 2015, par Cécile Guivarch


Je compte à partir de vingt-huit.

Traverse le centre des nuits. Chaque fois ajoute. Un jour de sang manquant.

Faut-il tracer rectangle dans le ciel ? Faire parler le vol des oiseaux ? Silence.

Je vois au delà de l’avenir. Un oracle de certitude ruisselle de ma bouche. Creuse une brèche heureuse. Je compte à rebours neuf cycles de lune entre mes cuisses. Beaucoup de sang manquant.

Je suis mère.
D’un petit habitant de l’absence je suis mère.


Je suis première dans l’aube.

Enfants se lèvent la figure en désordre. Mon regard lisse les joues les traces d’oreiller.

Arc-boutée au petit chantier des jours, je prépare un ciment armé d’amour : j’ai creusé les fondations dans des bouquets de trèfles.

Je suis mère.
La journée peut commencer.


J’excelle dans l’attente ma première cellule. J’ai mis plus d’une fois au monde. J’excelle dans la veille.

La quiétude de la maison c’est moi. La passante qui reste c’est moi.
L’aile de la lumière le temps nu tutoyé moi encore. La mémoire l’urgence à combler faim et soif à guérir les genoux essuyer les bouches et le reste aussi oui.

On m’enlace désenlace au chevet des jours gris. Des contes à entrer dans la nuit sans frapper.

Une petite fille est assise dans mon œil. Miroir je la vois silencieuse le regard plein de mots. Elle n’a pas de chagrin vit lentement c’est tout. Les mains serrées sur son ventre qui n’a jamais saigné.

Je suis mère.
Une petite fille dans mon œil je suis mère.


Parfois je me dilue dans les eaux de lessive.
Transparente dans le paysage.

Devant la glace c’est tout mon corps qui recule. Je ne me ressemble plus. Détourne les yeux. Cherche un rivage où les poser pour exister.

Enfants rentrent de l’école. Portée heureuse - sautillante. Bouche débordant de fruits, jus sucré au menton.

De leurs griffes de chatons ou des framboisiers du jardin je ne sais ce qui accroche mes jupons.

Je suis mère.
Leur joie vraie de m’étreindre me replace au centre de moi-même.


Un enfant clair est assis sur une balançoire.

Chaque jour bascule le suivant. Comme un petit domino. L’enfant bascule avec lui.

Un matin ses empreintes aux miennes se confondent. Penchée la joue me voilà contre ses cheveux. Il me serre c’est la force de l’homme.

Je tends l’oreille appelle sa voix de petit garçon. C’est une plus grave qui me répond.

Je couds patiemment la clé de la maison à sa poche béante. Je sais sa faim de découvrir le monde. Ses dents blanches. Sa grâce à vivre fort.

Je sais aussi l’abri l’asile. L’envol pas l’abandon.

Je suis mère.
D’un beau garçon qui grandit je suis mère.


Entretien avec Roselyne Sibille

D’où vient l’écriture pour toi ?
Des entrailles.

Comment travailles-tu tes écrits ?
A la serpe.

Quelle part occupe la poésie pour toi au quotidien ?
Elle n’est pas forcément quotidienne. Elle est quand je peux. A la fois interstice et cœur de.

Que t’apporte l’écriture ?
Du plein et du délié.

Quel auteur est fondateur pour toi ?

L’auteur de mes jours.

Quelle est ou quelle serait ta bibliothèque idéale ?
Celle des beaux livres que je n’ai pas encore lus.

Quels sont les trois mots que tu associerais le plus volontiers à celui de « poésie » ?
Peau et scie.


Estelle Fenzy est née un mois de janvier. Après avoir vécu près de Lille puis à Brest, elle habite en Arles où elle enseigne. Elle écrit depuis 2013, des poèmes et des textes courts surtout.

Publications :

  • CHUT (le monstre dort) aux éditions de La Part Commune (avril 2015)

A paraître :

  • SANS aux éditions La Porte (été 2015)
  • ROUGE VIVE aux éditions AL Manar (automne 2015)
  • ELDORADO LAMPEDUSA aux éditions de La Part Commune (printemps 2016)

Publications en revues : Europe, Secousse, Remue.net, Ce qui Reste, Ecrits du Nord (éditions Henry), Microbe, Les Carnets d’Eucharis. Nouvelles contributions programmées dans Europe et Recours au Poème.

Notes de lecture : mars 2015, dans Europe (Roselyne Sibille Ombre Monde [http://leseditionsmoires.fr/communique/revue-europe.pdf]). Deux recensions à paraître dans Recours au poème (Rodrigue Lavallé, Quelqu’un peut-être) et Europe (Cécile Guivarch, Renée, en elle)

(Page établie grâce à la complicité de Roselyne Sibille)


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1 Message

  • Estelle Fenzy Le 21 août 2015 à 12:07, par Géry Lamarre

    Je vous remercie, simplement, pour cette très sensible écriture. Dépouillée, "coupée effectivement à la serpe", une écriture qui sculpte, retire, cisèle jusqu’à atteindre l’essentiel. Merci.

    Répondre à ce message

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