Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Eric Pessan

samedi 20 juin 2015, par Cécile Guivarch, Sabine Huynh

(Photo © Thierry Rajic)

Photos de famille


Le chien

La photo du chien
après toutes ces années
conservée dans l’album comme un remords
la preuve d’une trahison

le chien accroupi qui tire une longue langue
impossible de ne pas penser qu’il sourit
qu’il est heureux aux côtés de l’enfant que j’étais
assis moi aussi avec mon pantalon évasé
et mon pull seventies

le chien aimé qui trop souvent sautait la barrière
creusait en dessous
rongeait sa corde
pour aller attaquer les volailles du voisin

est-ce que les chiens sentent la haine ?
que comprennent-ils aux rancœurs ?
que savent-ils des querelles ?

ce voisin-là, il n’avait jamais été possible de s’entendre avec lui
sa suffisance
son mépris de celui qui travaille la terre contre ceux qui – comme mes parents – mènent une autre vie
différente donc méprisable

et toujours chez lui le chien allait montrer les crocs
accomplissant ce que nous n’osions faire
et nous riions à l’idée qu’il morde un jour le voisin à notre place
et quand il l’a fait
nous avons compris que nous aurions dû régler nos histoires sans lui
mais c’était trop tard nous l’avions fait piquer.


L’enfant

J’éprouve toujours la plus grande difficulté à regarder une photo de l’enfant que j’ai été
ce visage rond
ce short rouge
ces chaussettes sous les sandales
ce regard que le polaroïd éclaircit
rien ne m’appartient plus

celui que je vois
c’est l’objet de ma mère
sa chose docile
et sans volonté
celui qui avait capitulé

la moindre expression de cet enfant
sa façon de sourire
le froncement de ses sourcils
tout rappelle ma mère
c’est son visage à elle qui affleure à la surface de l’enfant.


Mon visage

Je me regarde
le portrait est banal
je fronce les sourcils plisse les yeux
sans doute ébloui par le soleil ou la luminosité du ciel
j’ai perdu l’instant où a été prise cette photographie
aux vêtements et au cadre je peux situer approximativement l’année et la saison
le reste – le souvenir – a disparu
je ne sais pas comment font ceux qui s’émerveillent d’eux-mêmes
jamais je ne me reconnais tout à fait
l’empâtement naissant sur mon visage
n’a pas encore marqué mon esprit

on n’entend jamais sa propre voix – je sais
on entend à égale proportion notre voix intérieure
celle qui résonne dans le crâne tambour

je regarde mon portrait
le visage est comme la voix
on croit le connaître dans ses moindres détails
mais on est le dernier à le connaître
toujours, sur la photographie je suis étonné
de ne dénicher que ce type banal
qui n’a rien à voir
avec celui que je suis vraiment
à l’intérieur.


Les livres

Partout dans ma chambre d’enfant
des livres
on m’offrait des livres pour les histoires qu’ils contenaient
pour les rouages de la grammaire que j’y apprendrai
pour les idées qu’ils véhiculaient
pour améliorer mon orthographe
pour mon édification
pour faire travailler ma mémoire en retenant des passages
jamais pour le plaisir des livres.


Le placard

Sous exposée
sans qualité
la photo ne présente aucun intérêt
si on ne sait pas qu’il s’agit du placard
où tu rangeais tes vêtements

frappé par la lumière
sur une étagère vide
un mille-pattes s’est figé
avant de fuir
lui aussi.


Les cousins

Comme une guerre
lassante et ordinaire
toujours et encore
les deux cousins ne sont pas mes cousins
(dans la famille le mot cousin sert à englober de lointaines parentés
une arrière-grand-mère qui fait treize enfants
produit des ramifications confuses)

frères les deux cousins se détestaient je crois bien
pour la raison que l’un était aimé
et l’autre rejeté
par leurs parents
l’ainé
responsable par sa venue du mariage de son père et sa mère
on m’avait raconté
bourré de maladies nerveuses
cancre et violent
jamais immobile jamais dompté

plus jeune je n’y comprenais rien
à ces parents qui n’aiment pas leurs enfants
ou seulement l’un et pas l’autre
ou – comme c’était le cas chez un ami d’école –
la fille mais pas le garçon
cela me paraissait un mystère terrible
de rendre son enfant malade
au point qu’il se couvre d’eczéma
et qu’il gratte jusqu’au sang
sa peau réprouvée
ajoutant des soucis à la gêne provoqué par son existence
emmerdant le monde
en faisant un zona précisément durant la semaine
où ses parents ont enfin pu partir en vacances
avec son frère
dans un club
en Tunisie
comme s’il n’en avait pas assez fait comme ça
j’étais témoin de l’indifférence
des questions obscures
je ne savais pas comment on pouvait vivre dans l’injuste
jour après jour
sans que personne ne finisse par ouvrir les yeux

ces deux-là
mes cousins
je n’ai jamais pu m’approcher d’eux
une haine familière et puissante les isolait
plus solidement qu’une carapace
et je ricochais contre les plans de bataille
de leur guerre domestique
je les voyais peu
l’été
une fois par an
et je guettais leurs parents à table
tout au long de l’interminable repas
pour tenir le compte des brutalités
cherchant sur les figures de leur père et mère
les signes dissimulés de la méchanceté
ou de la folie
je voulais savoir où ça se tenait sur un visage
je ne pouvais pas imaginer que cela n’apparaisse pas en surface
me demandant pourquoi j’étais seul à voir
me demandant comment mes propres parents pouvaient à ce point être distraits
me refusant de penser qu’ils détournaient volontiers la tête
quand l’occasion était donnée à tous
de passer ses nerfs sur mon cousin

et ensuite
il fallait bien obéir à l’injonction
d’aller jouer
d’aller être le témoin passif d’une rivalité mesquine
pendant que les adultes débarrassés de notre présence
pouvaient reprendre du rosé sur la terrasse
et rire
sous le ciel si bleu.


Le salon

Rangé et si propre
pas un grain de poussière sur les meubles bruns
accordés à la tapisserie crème
les rideaux souvent décrochés pour être lavés
les photographies de la famille sur le buffet
les enfants trop loin
qui viennent trop peu
et la douce résignation d’une phrase excuse
– que voulez vous ils ont leur vie –
les napperons et les plantes en plastique
– chaque chose à sa place –
le salon
ordonné comme le linge dans l’armoire
lavé, assoupli
les plis bien marqués par le talon du fer

cette vie est si calme
méticuleuse
et souriante
doit pourtant parfois se fendre d’une grande terreur
puis reprendre son cours
parce qu’il est impossible de vivre
en imaginant toujours le pire.



Entretien avec Sabine Huynh

D’où t’est venue l’écriture ?

C’est une question à laquelle je tente d’imaginer une réponse depuis des années. Sans doute, j’ai écrit parce que j’aimais lire et que j’ai souhaité imiter mes auteurs favoris. Sans doute aussi parce que c’était mon espace à moi, un endroit de solitude, d’isolement, comme une cabane dans un arbre. Peut-être également par orgueil : pour m’inventer une vie à part, un endroit d’où je pouvais me distinguer et me singulariser, un espace qui justifiait mes inquiétudes, un endroit d’où je pouvais me sentir loin de la masse indistincte des autres adolescents. J’ai beaucoup écrit dès l’adolescence, j’aurais pu tout autant jouer de la guitare, l’écriture m’apparaissait à tord plus facile et plus directe.

Comment as-tu travaillé ces textes poétiques, qui sont assez intimes ?

J’ai écrit une soixantaine de textes et je leur donne le titre collectif de « Photos de famille », mais ces photos n’existent généralement pas (ou – si certaines existent – je n’ai pas cherché à les revoir). J’ai puisé dans ma mémoire des images de mon enfance, des souvenirs, en convoquant des instantanés. J’avais envie d’écrire des polaroïds, en prenant le temps de travailler chaque texte, en m’imposant une lenteur d’écriture qui les figerait, qui rendrait impossible toute correction. A une époque où il fallait attendre que la pellicule soit finie, puis envoyée, puis développée, l’instantanéité du polaroïd était magique.

Comment travailles-tu tes écrits en général ?

Cela dépend des moments, de l’organisation générale de ma vie. Lorsque je parcours la France pour animer des ateliers ou participer à des rencontres, j’écris peu. Je tente de m’organiser pour me réserver des semaines entières de travail. J’ai souvent plusieurs chantiers simultanés : je peux commencer à écrire un nouveau texte si le précédent est arrivé à l’étape des corrections. Souvent, lorsque je travaille à un roman, j’ai besoin de soupapes parallèles. J’écris alors d’autres textes, comme des variations (quand j’écrivais Incident de personne, j’ai écrit une série de textes brefs que je publiais sur Twitter et qui ont été repris par les éditions Cousu main : Moi, je suis quand même passé. Durant l’écriture du Démon avance toujours en ligne droite, j’ai écrit Le Syndrome Shéhérazade ainsi qu’une variation courte au démon : La fille aux loups).

Les trois romans de toi que j’ai lus, Un matin de grand silence (Les éditions du chemin de fer, 2010), N (Les inaperçus, 2012), et Muette (Albin Michel, 2013) m’ont marquée par leur poésie. Je me suis demandée s’il te fallait la poésie pour exprimer l’inavouable ou le difficilement exprimable. Après avoir lu cette série de « Photos de famille » que tu confies à Terre à ciel, je crois que c’est le cas, corrige-moi si je me trompe. Dans un feuilleton qu’on peut lire dans la revue Remue.net (qui a été publié par la suite sous le titre de « Dépouilles » aux éditions de l’attente ?) tu avais écrit que « la poésie permet de lutter efficacement contre le silence ».

Je ne me pose pas la question d’écrire de manière poétique. Je n’aime pas – d’ailleurs – lorsque l’on se sert d’un genre littéraire pour en complimenter un autre (un roman poétique, une BD qui se lit comme un roman, etc…). J’écris et le sujet m’importe autant que son traitement littéraire. Je tente au maximum d’affiner ma langue. Je crois qu’il s’agit simplement d’être exigent avec l’écriture, de batailler contre la paresse des mots.

Les genres sont poreux, surtout avec toi, n’est-ce pas ?

J’ai publié d’abord un roman alors j’ai été romancier. J’ai écrit du théâtre, alors on m’a demandé pourquoi le romancier que j’étais avait envie d’aller vers le théâtre. J’ai écrit pour la jeunesse, alors on m’a de nouveau sommé de m’en justifier. Plus haut, tu évoquais Dépouilles : ce texte m’a été refusé par une dizaine d’éditeurs. Les éditeurs de roman le trouvaient trop théâtral, les éditeurs de théâtre trop romanesque. Puis les éditions de l’Attente sont arrivées (après que j’ai publié le texte par épisode sur Remue.net) et l’ont pris pour ce qu’il est : un texte de littérature.
Si j’avais un rêve à l’adolescence, c’était celui de devenir écrivain. Je ne voulais pas devenir romancier, ou auteur dramatique, ou poète. Dans ma bibliothèque, tous les genres sont confondus.
Parfois, je m’amuse à prendre les codes d’un genre pour les appliquer à un autre : Incident de personne comme Muette (ou avant Chambre avec gisant) sont des romans qui répondent aux impératifs du théâtre classiques (les unités de temps, de lieu, d’actions). Tout doit disparaître ou Dépouilles sont des textes destinés au théâtre qui possèdent des structures proches du roman et posent des questions d’adresse et d’absence de dialogue.
La littérature est plastique, élastique, modelable. La question des genres finit par m’ennuyer, comme m’ennuient les poètes qui rabâchent leur dégoût du roman ou les romanciers qui ne liront pour rien au monde un texte de théâtre.

Pourquoi aimes-tu nous raconter des histoires, par peur de la mort ? Souffres-tu du « syndrome de Shéhérazade » ? Le silence est-il synonyme de mort pour toi ?

Je crois que chez moi l’écriture est une sorte de syndrome de Shéhérazade : j’arrêterai d’écrire le jour où je mourrai. Je ne pense pas avoir peur de la mort, je pense par contre qu’elle viendra toujours trop vite.

J’ai remarqué chez toi une certaine obsession du visage, ce qu’on y lit, ou pas. D’où te vient-elle ?

Je souris en répondant à cette question, parce que dans mon dernier roman, Le démon avance toujours en ligne droite, un chapitre entier est consacré au narrateur se regardant dans un miroir.
Mon visage réel, celui que je découvre le matin, est de moins en moins le visage que je m’imagine. Chaque jour, un peu plus, c’est mon père qui croise mes yeux dans le miroir. J’ai envie de citer Michaux : « Visages mystérieux portés par la marée des ancêtres, qui avez un front que vous n’avez pas gagné (…) » (Henri Michaux, Passages, p. 59). Le visage, c’est ce qu’autrui voit de nous, c’est ce que l’on voit en premier d’autrui. On voudrait qu’il soit le reflet de notre intériorité, et il ne nous appartient qu’à peine.

Tu avais confié à Terre à ciel une petite série de dessins contenant tes « réflexions un peu vaines en marge du travail littéraire ». L’humour, c’est important quand on écrit ?

Souvent, on me renvoie la noirceur de mes textes, alors que – fondamentalement – je ne suis pas sombre. Dépouilles, comme Le syndrome Shéhérazade, sont des textes que je juge très drôles. Disons que parfois j’ai besoin de l’humour, oui, il produit des ellipses formidables et permet d’éviter bien des explications fastidieuses.

Quelle serait ta bibliothèque idéale ?

C’est la seconde question à laquelle il m’est impossible de répondre. Voici longtemps, pour une exposition, on m’avait demandé d’exposer en vitrine dix livres de ma bibliothèque idéale (qui jouxtaient dix livres sélectionnés par Pierre Michon). Nous avions eu les mêmes difficultés à choisir. J’avais donné les trente premiers titres qui m’étaient venus à l’esprit. Je relis cette liste aujourd’hui et je ne suis plus d’accord, mais peu importe : la bibliothèque idéale est diverses et contradictoire, elle comprend des bons livres comme des ouvrages plus faibles, elle comporte des livres lus autrefois dont la relecture nous ennuierait maintenant.
Presque au hasard, je donne quinze titres :
Demain les chiens. Clifford D. Simak
Fahrenheit 451. Ray Bradbury
Le maître du haut château. Philip K. Dick
The Shining. Stephen King
L’étranger. Albert Camus
Le Terrier. Franz Kafka
Fictions. Jorge Luis Borges
Don Quichotte de la Manche. Miguel de Cervantès
Histoire de l’œil. Georges Bataille
Molloy. Samuel Beckett
Corrections. Thomas Bernhard
Batleby le scribe. Herman Melville
Poteaux d’angle. Henri Michaux
Le Cul de Judas. Antonio Lobo Antunes
Le livre de l’intranquillité. Fernando Pessoa


Eric Pessan
est né en 1970 à Bordeaux, il vit dans le vignoble nantais. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages. Il écrit des romans, des textes en compagnie de plasticiens, ainsi que des pièces de théâtre. Il est membre du comité de rédaction de remue.net et de la revue Espace(s) du Centre National d’Etudes Spatiales.

Parutions

Cache-cache (théâtre), l’Ecole des loisirs (2015)
Le démon avance toujours en ligne droite, éditions Albin Michel (2015)
La fille aux loups (avec Frédéric Khodja), le Chemin de fer (2014)
Le Syndrome Shéhérazade, éditions de l’Attente (2014),
Et les lumières dansaient dans le ciel (roman jeunesse), l’Ecole des Loisirs (2014)
Muette, éditions Albin Michel (2013)
Ôter les masques, essai sur Shining de Stephen King, éditions Cécile Defaut (2012)
dépouilles, éditons de l’Attente (2012)
N (avec Mikaël Lafontan), Les Inaperçus (2012)
Plus haut que les oiseaux (roman jeunesse), l’Ecole des Loisirs (2012)
Quelque chose de merveilleux et d’effrayant (roman jeunesse, avec Quentin Bertoux), Thierry Magnier (2012)
Monde profond, éditions In-8 (2012)
Croiser les méduses, éditions In-8 (2011)
Interdiction absolue de toucher aux filles, même tombées à terre (poésie, avec Claude Favre), éditions Cousu Main (2011)
Les inaboutis (théâtre), éditions Théâtre Ouvert (2011)
La grande décharge (théâtre), éditions de l’Amandier (2011)
Incident de personne, éditions Albin Michel (2010)
La fête immobile (avec Hervé Plumet), éditions Presque Lune (2010)
Moi, je suis quand même passé (poésie), éditions Cousu Main (2010)
Un matin de grand silence (avec Marc Desgrandchamps), le Chemin de fer (2010)
Tout doit disparaître (théâtre), éditions Théâtre Ouvert (2010)
Ne bouge pas poupée (avec Françoise Pétrovitch), CIAV (2010)
La nuit de la comète, éditions Cénomane (2009)
Le livre parfait (avec Pierrick Naud), Circa 1924 (2009)
L’écorce et la chair (avec Patricia Cartereau), le Chemin de fer (2008)
Cela n’arrivera jamais, Fiction & Cie (2007)
Sage comme une image (avec Françoise Pétrovitch), Le temps qu’il fait / Pérégrines (2006)
Une très très vilaine chose, éditions Robert Laffont (2006)
Les géocroiseurs, éditions de La Différence (2004)
Chambre avec Gisant, éditions de La Différence (2002)
L’effacement du monde, éditions de La Différence (2001)

À paraître

Aussi loin que possible (roman jeunesse), l’Ecole des loisirs (septembre 2015)
Parfois, je dessine dans mon carnet (dessins), éditions de l’Attente (octobre 2015)
En voie de disparition, Al Dante (octobre 2015)
La Hante (avec Patricia Cartereau), L’Atelier contemporain (décembre 2015)


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