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Editions Bruno Doucey

samedi 28 mars 2015, par Cécile Guivarch

On pourrait penser qu’une maison d’édition qui voit le jour n’a pas de mémoire, qu’elle n’est pas encore entrée dans l’Histoire. Ce n’est pas le cas pour les Éditions Bruno Doucey. À leur manière, ces dernières ont déjà une histoire parce qu’elles entretiennent une filiation avec une maison d’édition que j’ai longtemps dirigée, avant de devoir rendre les armes : les éditions Seghers, nées à la fin de la Seconde Guerre mondiale des valeurs de la Résistance et de la Libération. Leur récente mise en sommeil a renforcé ma détermination à créer une maison indépendante, libre de ses options et de sa politique éditoriale... Lire la suite sur le site des éditions Bruno Doucey


Ces arbres ne peuvent se rassasier de moins de ciel,
Ces pierres ne peuvent se rassasier sous les pas étrangers,
Et ces hommes ne peuvent se rassasier que de soleil,
Et ces coeurs ne peuvent se rassasier que de justice.

Ce pays est aussi dur que le silence,
Il serre contre son sein ses dalles embrasées,
Il serre dans la lumière ses vignes et ses olives orphelines,
Il serre les dents. Il n’y a pas d’eau. Seulement de la lumière.
Le chemin se perd dans la lumière.
Métal est l’ombre de l’enclos.

Ces arbres sont devenus pierre et les rivières et les cris dans la chaux du soleil.
La racine se heurte au marbre. Chênes empoussiérés.
Ce mulet. Ce rocher. Haletants. Il n’y a pas d’eau.
Tous ont soif, depuis des années. Tous mâchent une bouchée de ciel au-dessus de leur amertume.
[...]

Yannis Ritsos Grécité


Je me fonds dans toutes les femmes
m’efface pour devenir chacune d’elles

je vois mon regard dans celle-ci
mon sourire sur les lèvres de celle-là
mes larmes dans leurs yeux
et dans leur corps circule mon âme

elles me ressemblent et je leur ressemble
je me reconnais en elles
en elles

je m’accomplis

et me divise

Maram al-Masri Par la fontaine de ma bouche


Ma bouche pleine de terre
Et toi, pleine de terre aussi
De la même terre que je suis
Toi, dont je ne dis pas
Toi dont je n’ai pas dit
Le nom. La voix.

A l’heure où s’effondre la lune
Je ne convoque pas l’aboi des chiens braqués
Non plus que les sanglots dans ta gorge de craie
Non plus que la grand houle en tes cuisses de mai.

Telle, au printemps, je te buvais
Sous la lune coupante et fraîche
Telle je te tiens, reins arqués
Dans les feuilles qui se dessèchent.

Luc Bérimont Le sang des hommes (2015)


Mais la nuit belle et étoilée finit toujours par laisser
la place au jour.
Comme le jour le plus brumeux et maussade se lève
et s’évanouit pour laisser la nuit défaire toutes
les nuances.
Comme le vent qui caresse le feuillage d’un chêne
millénaire, prospère et abondant, chaque mouvement
fait remonter une musique ancestrale, c’est le langage
de la rencontre, de la fusion...
Est-ce que les arbres savent ?
Est-ce que le vent veut ?

Habiba Djahnine Fragments de la maison (2015)


On fait parler les disparus. It is much easier than when they were still alive. Du be’r dem om at udtrykke praecis hvad du forventer. Ils deviennent l’expression de l’inconscient de celui qui délivre leur parole.
Those who believe in the words of the dead have to be sure of la solidité morale et mentale de celui qui se fait le messager de l’ombre du mort.
It is exactly what my Father was trying to do. Unsuccessfully ?
Laissez les mots ensevelir les morts ! Laissez-les ! Father was my mother’s husband. Mor’s mand. Far, totalement dans l’obscurité de sa vision des choses. Destroy.
Cet été les oiseaux ont pillé les champs, morts depuis.

*

On fait parler les disparus. C’est beaucoup plus facile que quand ils sont encore en vie. Tu leur demandes d’exprimer exactement ce que tu désires. Ils deviennent l’expression de l’inconscient de celui qui délivre leur parole.
Ceux qui croient dans les mots des personnes disparues doivent être certains de la solidité morale et mentale de celui qui se fait le messager de l’ombre du mort.
C’est exactement ce que mon père était en trai de faire. Sans succès ?
Laissez les mots ensevelir les morts ! Laissez-les ! Mon père était le mari de ma mère, l’homme de ma mère, de Mor. Far, totalement dans l’obscurité de sa vision des choses. Destroy.
Cet été les oiseaux ont pillé les champs, morts depuis.

Paul de Brancion Ma Mor est morte


Petit oiseau couleur de rose, attaché par un fil
avec ses ailes enroulées volette dans le soleil,

Et si tu le regardes une fois, il te sourira
et si tu le regardes deux fois ou trois, tu te mettras à chanter.

Yannis Ritsos Dix-huit petites chansons de la patrie amère (2012)


Il faut quelqu’un pour mourir. Et quelqu’un pour regarder mourir. Deux présences au bord du monde. Une fleur, un vase. Un regard pour celui qui part, un regard pour celui qui veille. Ce don des larmes retenues, tissé dès le premier souffle entre la mère et l’enfant, laisse fléchir le monde doucement dans sa sagesse.

Dominique Sampiero La vie est chaude (2013)


MER, mer
les livres ne clôturent pas la question
la question ne clôt pas la blessure.
De notre blessure démarre le grand large.

Le voyage rêve
sur la dernière courbe des larmes.

Qui bannit le soleil
des cheveux des enfants
et de notre grand cœur ?

Yannis Ritsos La marche de l’océan (2014)


Je n’ai plus envie de toi mon rêve de retour
Notre altitude ne crée plus le même vertige

Mon jour s’effondre
et personne ne viendra pour enterrer ces décombres

Quoi que je fasse, il y a l’exil

Alors je me souviens des vivants
comme d’une image figée pour l’avenir
et je pleure

Tout près, le souvenir de ton sanglot s’agrippe
comme l’argile de l’Euphrate à ma gorge

Salah Al Hamdani Rebâtir les jours


En t’attendant
j’ai empli mes jardins
de lys blancs
afin que tu y plonges tes jambes
lors de ces nuits argentées
où la lune vaporise de rosée
ton image d’ivoire qui s’élève.

Pour toi amour j’ai apprêté toutes choses
et si j’ai appris à chanter avec tant de douceur
c’était parce que dans ma propre voix
je cherchais à trouver les traces de tes pas
je cherchais à embrasser
ne serait-ce que la poussière de ton ombre
Ô Amour.

Yannis Ritsos Symphonie du printemps (2012)

En pleine figure,
La balle mortelle.
On a dit : au coeur - à sa mère.

René Maublanc En pleine figure, haïkus de la guerre de 14-18, anthologie établie par Dominique Chipot


Il me faut beaucoup d’amitié
Pour surprendre la confidence
D’un arbre orgueilleuse patience
Dont le ciel nourrit la beauté
Mais les jours qui nous sont comptés
Suffiront-ils que je comprenne
Ce lourd pays qui se dérobe
Sous la fourrure de ses bois ?
Découvrirai-je ton secret
Source trop pure ou trop coquette
Torche ou miroir aux alouettes
Toi qui te dévores toi-même
Et pourtant ne t’éteins jamais ?

Hélène Cadou Le bonheur du jour (2012)


La poussière
à la place

du ciel

des trous
à la place

de la terre

secoués par les chaos de la route
et de leurs vies

entre ciel et terre
ils avancent

Yvon Le Men Sous le plafond des phrases (2013)


Si l’homme était dans le ciel
loin loin au-dessus
il verrait qu’il est seul
à la lueur du jour
il verrait la nuit
sur le fleuve
tombée

Il penserait à lui comme à une étoile.

Jeanne Benameur Il y a un fleuve (2012)


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