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Deux livres d’Éliane Vernay par Françoise Delorme

jeudi 13 octobre 2016, par Cécile Guivarch

___Éliane Vernay, éditrice [1] et poète, propose à la suite deux livres à notre curiosité, l’un aux éditions l’Atelier du Grand Tétras et l’autre aux Éditions Samizdat. Page blanche, c’est l’un, En noir et blanc, c’est l’autre. De tels titres désignent déjà la tension qui existe entre le silence et l’écriture, tension forte et sans concession que mettent en valeur ces deux beaux livres : ils sont accompagnés d’encres de Yannick Bonvin Rey et Annie Fayolle Dietl, encres souples, mouvantes et rapides où surgit, parfois, à peine, un peu de couleur, comme si poèmes et dessins se réveillaient soudain vivants. Mais à peine plus que le temps d’y croire et que le regard s’absorbe dans leur effacement progressif.
___Préoccupation première, l’épure, la légèreté, la fragilité - et l’évidence affirmée tout à la fois d’une trace pérenne.
___Les poèmes d’Éliane Vernay sont simples, clairs. Jouant beaucoup du mouvement du blanc qu’ils inventent sur la page, ils parient sur un vide fécond et fluctuant plus que sur un néant qui, pourtant, n’est jamais occulté et affecte autant le monde que l’intériorité que l’on s’invente :

______Ce silence des murs qui se resserrent
______- enserrent
______écrasent

______Où, le souffle ?

______Le tien-
______le mien.

______D’un coup aspiré.
______Étouffé.
______Par le dedans.
_________En noir et blanc

Comme rassemblés pour un livre de deuil - « La mort non plus / ne passe pas », les poèmes avancent vers une sorte d’affranchissement, de légèreté conquise, gagnée finalement sur l’anéantissement, puisque se dissoudre s’inscrit dans des mots que nous lisons et les traces du pinceau, qui se souvient, perdurent aussi, entre sens et insignifiance :

_________ à la dérobée
______plumes
_______________de lumière

______et l’air s’allège encore

_________un souffle
_________au bord des paupières
_________un élan, la flamme
_________d’un silence
_______________En noir et blanc

Bien sûr, chaque livre ne pèse que le poids d’une écriture songeuse où les mots sont comptés et - c’est une douleur aussi - vibre de l’élan du désir que la vie se survive. Chacun de ces livres peut se lire à la fois comme un long poème ou comme une suite de textes indépendants qui déroule, presque invisible, un fil, souvent sombre - continu et discontinu. Cette double lecture nous entraîne et nous retient simultanément, entre instant et durée, entre clôture et ouverture. Éliane Vernay manie l’oxymore avec bonheur. Celui-ci ne résoud pas, cependant, toutes les contradictions, et ne console pas toujours, je crois, ne rassure pas non plus. Dans le chant qui se lève, sans nulle naïveté car la poète a lesté les mots d’une inquiétude attentive à toute disparition, le monde apparaît, vivant, fragile, presque transparent. Présence, à peine :

______Tronc nu, racines déployées
______double empreinte

______- à la fois dehors
______et dedans.

______Temps concentré.

______Dans ta main, en plein ciel -
______léger
______dans le matin.
______Seul.

______Posé sur lui ton regard
______qui s’apaise au bleu.
_________Page blanche

Vivifiée par une symbolique naturelle sobre - l’oiseau, le ciel, l’air, le jour lumineux, la nuit, l’insecte, la poésie trouve toujours et encore à rêver, à s’étonner :
______L’abeille aussi rêve
______enfermée dans ses ailes
______- que se libère
____________ le secret de son vol.
_________Page blanche

Et l e poème, dans la nuit du corps, avec la nuit des mots, parvient à réinscrire une aube, du blanc, du vide. Et avec ce vide, dont on ne sait d’ailleurs jamais tout à fait s’il s’agit du blanc ou du noir renversés à l’infini l’un en l’autre, tendus entre la mort et la vie, entre destruction et apparition, les mots écrivent l’invisible, est-ce un plein ou un délié, le souvenir d’une présence ou l’évanouissement annoncé de toute chose, impossible de le savoir non plus.
Et finalement, tant mieux.
Le matin revient encore, même fêlé et parce que fêlé, même assombri, avec une part de joie, indestructible :

___Des trous dansent
_________ au fond de la lumière

___[...
___L’informulable à toucher
______ comme l’oiseau
_________ comme le ciel]

Françoise Delorme


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Notes

[1Elle a dirigé durant vingt ans (1977-1997) une maison d’édition qui portait son nom, où elle vient de publier les derniers poèmes d’Albert Py (Ultima Thulé).



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