Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Claire Lemoult

vendredi 1er avril 2016, par Cécile Guivarch


L’INCONVENIENT DES AQUARELLES
(poème en rêves libres)

__

les étoiles sont bleues
et le ciel jaune
un peu
à l’ombre d’une rue
rue de la fu-i-e
pavés très durs
j’ai les pieds nus et je n’ai pas froid
à l’ombre de cette rue il se promène et siffle ça fait
ffuitt
à la fenêtre cette nuit la neige est
une taie qui laisse voir
l’éclat de la bougie dans la chambre chaude
un homme passait par là
rapide
avec un oiseau dans la tête
au creux de la barbe l’arrêter
chercher le visage
de la bouche presser des lèvres
qui ne bougent pas
ça pique un peu

les portes s’ouvrent à l’envolée
surgissent des enfants ils
sautent très haut dans le ciel leurs
sacs-à-dos sur l’épaule
les cheveux rouges au vent comme des flammes
sur les toits de la ville de Berne

rouge aussi l’homme qui fuyait par là
le vide qu’il creuse content et
solitaire
il est
de dos
il s’éloigne en dansant
on entend dans sa tête
chanter l’alouette

les couleurs
se reflètent dans l’eau du fleuve
c’est bien la Maine car les péniches somnolent
les couleurs dans le ciel comme des taches posées là par un peintre un peu
fou
qui ajoute de l’eau
encore et encore
qui inonde la toile dans cette pièce si petite
trop petite
on croirait
qu’elle rétrécit
elle ajoute de l’eau
elle inonde le sol
elle inonde la toile on ne peut pas
peindre par terre
elle est trop
grande
la toile
je le sais bien elle est trop grande
je suis assise sur elle pour peindre il faut s’asseoir dessus
sous la toile
la ville défile
en furie
avec les réverbères et les phares
des voitures qui
nettoient la route
et j’inonde ma toile
j’en dilue la couleur
j’en mélange les images
j’ai oublié
que je suis sur elle
les jambes
barrent la toile
des taches pâles en étoiles je n’ai
plus de mains pour tenir les pinceaux
et tout s’en va
toits de Berne
bougie
péniches
départs en voyage
oiseau tenu bien serré dans la tête se perd
et le pied du réverbère s’en va
sa lumière
boit la cage sombre qui la gardait
tout s’en va
tout va

bien

au point

de jeter les couleurs toujours pas satisfaite
de jeter la palette
de claquer la porte
de quitter la pièce


A BORGES

il est là
il savait que ce temple était le centre
je le vois là dans ce temple
suivre des récits un à un entre eux mêlés
puis les détacher
tracer des chemins
de longues galeries par lesquelles il erre sans savoir
au sortir des galeries la lumière l’aveuglait
je le vois se perdre
découvrir chaque livre dans tous les livres
se prendre aussi bien pour Henry James
Goethe
ou l’auteur du Quichotte
feuilleter des romans à la recherche
de trésors
enfouis
intacts et secrets
pendant des mois exhumer des récits
de longs chapitres
à la recherche
de reflets toujours plus variés
objets plus vastes que
ces puits
plus profonds que
ces galeries traversées


Encore elle s’approche
hors des flots
de ces masses d’eau qui se renversent
elle cavale sur la grève
s’écrase comme des
milliards de chevaux blancs

écume
me diras-tu
enfin quelque chose ?

*
moi je
moi je fais la grève
toutes ces masses d’eau qui protestent c’est pas
à cause de la mer c’est moi
sur le visage il y a
des billes d’eau tu les crèves et ça coule
sur le visage viennent s’écraser si tu regardes c’est
sans percevoir ces cent milliards de chevaux blancs

dis-moi me diras-tu
dis moi l’écume diras-tu
quelque
autre
enfin quelque chose
dis quand diras-tu enfin
dis qu’en diras-tu
s’il y a du sang là-dedans ?

*
enfin la neige se fond
que n’ai-je au fond ce grand frisson
celui par qui
le monde se révolte
je viens tout droit du matin
j’ai les mains blanches
la neige était sur elles
que n’ai-je encore des ailes
celles qui
me porteraient jusqu’à demain
j’ai volé toute la nuit
et les étoiles aussi j’en ai fait un bouquet
avec quelques perles rouges et blanches et j’ai
ramassé
des mots
d’oiseau seulement ceux que
j’ai trouvés qui étaient sur les branches

*

_____ sur un ton de confidence et de plus en plus fort

un deux trois
paroles
vous et moi nous avons des contes à régler
à présent je marche
chaque pas conte
chaque mot
choisi comme tragique
je pose un pas après l’autre la ligne tremble risquer
à chaque pression du pied de basculer
chaque pas porte
et je n’avance pas
trois deux un
je suis une grenade
non pas le fruit
quoique si
ce pépin au goût âcre et dur
et rouge
et moi sauvage et sotte
à l’intérieur
je me sens à l’étroit
je suis
plus grande encore
je suis
la ligne qui chancelle
en sautant je tremble avec elle

écume parle diras-tu
car enfin il faut que tu jaillisses
et c’est merveille quand surgissent
ces cent milliards de chevaux blancs
écume diras-tu
et le rouge là
dedans
diras-tu
ce qu’il fait là celui-là ?

*

je t’ai vu toi tu étais partout sur tous les visages
surtout quand la tête est fendue
que les dents
sont blanches
que la gorge palpite
mes mains sont blanches et froides elles
prendront tout et la source et le bruit et le mouvement
que n’ai-je au fond ce grand frisson moi qui
suis toute de glace il y a
tant à saisir
et
et tu ne le connais pas toi cet instant celui où j’ai cru voir ton visage qui se promenait sur une tête ouverte !

(tu me vois comme un être curieux sorti des livres et
qui t’attendrit peut-être)

attends t’as
pas compris
ce qu’il se passe là
ici
tu es là au pas de la porte et pas
pas de parole
et moi même délivrée
juste là tu ne m’entends pas
même quand ils sont cent milliards qu’ils
s’élancent et même
pas tout à fait blancs
on n’entend pas

on n’est pas tendre avec moi
je suis une grenade.


Bientôt la pluie
les allées boueuses
des gouttes d’eau si larges et nombreuses qu’on dirait
une foule de petites personnes qui se bousculent
dansent
comme une balle jetant
leur tête
au-dessus d’eux.

Des êtres d’eau et un peu de terre aussi
ils s’agitent
comme s’ils ignoraient qu’ils n’étaient que de l’eau.

Le fleuve passe.

Je voudrais
redevenir eau
seulement de l’eau et le reste à la dérive.

Je suis là immobile
et les bras grands ouverts pour ne rien perdre
et les scories
les débris
tout ce qui reste en toi
et dont tu ne veux pas
je les prends aussi
je boirai l’eau tout entière je deviendrai rivière moi-même.


Entretien avec Clara Regy

Écris-tu depuis longtemps ? Comme tu es très jeune, tu choisiras bien sûr ta propre notion du temps…

En effet, c’est très relatif. J’ai commencé à lire assez tard, comparé à certains enfants qui dévorent des livres dès l’âge de cinq ou six ans. Les histoires qu’il y avait dans mon manuel scolaire, je les associais à une corvée (je lisais très mal et les exercices de lecture me donnaient l’impression d’être la dernière des idiotes). Je préférais grimper aux arbres et construire des cabanes. J’avais environ dix ans quand j’ai ouvert un livre pour la première fois, je veux dire pour moi toute seule, pas pour m’entrainer ou pour avoir l’air intelligente, par curiosité, pour voir ce qu’il y avait là, pour me faire raconter une histoire. Je l’ai ouvert et je l’ai refermé aussitôt. J’ai commencé à écrire.

Écris-tu de façon régulière voire quotidienne ou plutôt à certains moments plus « particuliers » ?

Cela dépend. Il y a des périodes où j’écris tous les jours, même plusieurs fois par jour  ; des phases où il s’agit d’être disponible, de tout prendre en notes, des phases où «  ça parle  », où les erreurs d’orthographe, de prononciation, de lecture sont une occasion de jeu, où les mots parviennent presque aisément à cerner les événements (de micro-événements, souvent). Et puis, il peut se passer des semaines entières, sans que je n’écrive rien, tout reste à l’intérieur, tout est silencieux. C’est à ces moments-là que je me remets à lire, à peindre, puis je reviens doucement sur les matériaux rassemblés auparavant.

Quels auteurs « essentiels » pour toi peuvent se retrouver sur tes étagères ou dans ta tête ? (!)

Des essentiels, il y en a beaucoup. Je ne peux pas tous les nommer mais ceux qui me viennent à l’esprit sont  : Beckett, Rabelais, Maïakovski, Tsvétaïeva, Apollinaire, Asturias, Kafka, Rilke, Falk Richter, Timothée Laine, Duras, Novarina, Henri Michaux, Virginia Woolf, Yoko Tawada...

Si tu devais définir la poésie en 3 mots... quels seraient-ils ?

Trois mots, c’est très peu, pour définir la poésie... J’ai cherché longtemps. Je dirais sans trop m’avancer que la poésie est une sorte de renversement, qu’elle est un acte sincère envers soi-même et envers l’autre, et qu’elle est expérience[s].

Tes textes semblent proposer une grande diversité : ils peuvent être légers colorés
bruyants ou plus posés, plus clos sur eux-mêmes... Peux-tu nous en dire davantage ?

D’abord, j’avais envie de répondre, pour rire, que je suis un peu comme ça  : un jour, je peux être bruyante, extravertie, et le lendemain, plus «  posée  », chercher la solitude et le silence. On n’a pas qu’un seul visage, et c’est parce qu’on est soi-même si multiple qu’il nous est possible de comprendre les autres – dans leur singularité, et leur pluralité. Certains poèmes sont clos, d’autres sont plus ouverts. Ce serait aussi vrai de dire que je veux explorer à chaque fois d’autres territoires, tenter d’autres choses, des mélodies inattendues, des poèmes sans musique, tâtonner jusqu’au gouffre, jusqu’au cri, creuser, voir ce qu’il se passe quand on met les vers à vif, s’il s’agit encore des vers...


Claire Lemoult est née en 1989 à Angers. Elle enseigne actuellement en Normandie.

Bibliographie
Un conte d’hiver sur nerval.fr - 2013
http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article63


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