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Les petites notes de Mélanie Leblanc, janvier 2016

mercredi 30 décembre 2015, par Cécile Guivarch

Souffler sur le vent, Albane Gellé, La Dragonne

Avec Souffler sur le vent, Albane Gellé poursuit son chemin à cloche-pied vers le juste. Elle se rapproche d’elle-même, laissant parler l’enfant qui vit toujours dans sa bouche. La syntaxe est simple, s’il y a recherche c’est dans les mots longs en bouche comme les aiment les enfants : « oppossum », « palourde », « téléphérique », « plaqueminier ». On se pose les questions qui comptent vraiment, à partir d’un geste, un rien, une image, puis s’esquissent quelques pas de danse. Souffler sur le vent est plein d’amour, de l’amour sans perte ni fracas, que l’on sent battre dans chaque recoin du quotidien.

Noireclaire, Christian Bobin, Gallimard

J’ai lu La plus que vive de Christian Bobin alors que j’avais seize ans. Ce livre n’a cessé de me hanter depuis. Je devinais la présence de la femme aimée dans les livres suivants, mais en sourdine. Avec Noireclaire, elle revient en pleine lumière. Ce « livre hanté » lui est dédié et l’on retrouve l’adresse à la morte-plus que vive dès la première ligne. Comme si les détours par la fiction et les aphorismes devaient ramener l’auteur en cet endroit précis, au centre du labyrinthe, dans la justesse de la parole poétique habitée par le « tu ». Ce « tu » qui permet d’évoquer la femme aimée de son vivant évoque le plus souvent sa présence dans le temps de l’écriture. Elle est présente jusque dans l’espace qui fait suite à l’interrogative, au cœur du poème : « C’est assez beau, cette vie où on ne peut rien faire qu’échouer, tu ne crois pas ? // Le manque est la lumière donnée à tous. » Le goût de Christian Bobin pour la confrontation lumineuse des contraires, qui fait de lui un grand poète mystique, se retrouve dans le titre. « Noireclaire », un seul mot formé de deux antonymes pour une femme dont le sourire jaillit de la nuit et vient éclairer les mots de ce livre. Ainsi sera-t-il peut-être possible de boire le café brûlant de l’annonce : « Cela fait vingt ans que le café est brûlant et que j’attends pour le boire. » Magie de l’écriture, pour l’auteur, pour la femme aimée (« Je t’écris pour t’emmener plus loin que ta mort ») et pour tout lecteur. Ce livre réconcilie chacun avec ses morts, avec la mort même. Il rappelle l’immense pouvoir de la poésie, qui « n’est rien mais ce rien parle de l’éternel ». Noireclaire redonne sens à l’idée qu’un poète mort depuis des siècles reste vivant – on peut y sentir le souffle d’un poète chinois du IVème siècle comme celui d’Anna Akhmatova. Avec des mots simples. Cette recherche du dénuement de la langue et des thèmes, poursuivie de livre en livre, prend ici une dimension nouvelle. Elle est un chemin concret vers l’éternel. « Les présences les plus simples – un pain, un livre ou ce verre – se tiennent à la frontière entre les vivants et les morts. » Noireclaire, « poussière-livre », fait partie de ces précieux livres-frontière.

L’éternité, Christophe Manon, éditions du Dernier télégramme.

Les éditions du Dernier télégramme ont eu la bonne idée de rééditer L’éternité de Christophe Manon, initialement paru en 2006. L’éternité est un long poème en prose, organisé en chants, une forme proche de la poésie occidentale primitive. Chaque chant commence par « Je suis le corps d’un soldat mort ». Ce sont tous les corps de soldats qui sont, qui furent et qui seront que l’on entend chanter. Qu’ils soient victimes ou bourreaux. Qu’ils soient fourmi, corbeau, blatte, rat ou lombric. Ils sont ce qui les dévore. Chaque chant se clôt sur une adresse à la lune, à l’arbre, au feu, au soleil ou à la pluie, pendant laquelle la langue s’exalte et prend une dimension incantatoire enivrante. L’éternité est un livre puissant qui nous relie par-delà les siècles, aux morts en nous, à l’animal en nous, à ceux qui tuent comme à ceux qui sont tués.

Billes, Kenny Ozier-Lafontaine, Maelström éditions

Avec Billes, Kenny Ozier-Lafontaine fait des pirouettes. Il joue avec l’arbre, le vent, l’aube, la lumière, le bleu. Il les retourne, les fait valser et nous emmène plus loin. Il explore le sens et ouvre des chemins insoupçonnables, des sourires, de la pensée fraîche. Pas de projecteur sur les effets, on est là pour jouer. Jouer avec les mots, de l’épure à l’accumulation. Jouer à les écrire différemment sur la page, en utilisant la pliure par exemple. Jouer avec la ponctuation aussi – un usage particulier de la virgule donne l’impression que chaque poème fait partie d’un grand tout. Rien de gratuit. Les poèmes de Billes ont une dimension métaphysique, dans la lignée de Roberto Juarroz. Atteindre cette dimension tout en ayant l’air de jouer, c’est sans doute cela, la grâce.

No parking No business, de Frédérick Houdaer, éditions Gros textes

Jamais autant ri en lisant de la poésie ! Frédérick Houdaer remporte l’air de rien ce pari difficile avec No parking No business. Et l’air de rien, il interroge la poésie. Ce qui fait le poème. Ce qui fait le-la poète. Il pose les questions de façon frontale et sans posture. La langue est simple mais chaque poème possède sa propre forme, ciselée, efficace, mêlant habilement l’italique et le roman.


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