Terre à ciel
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Christine Bloyet

mercredi 30 avril 2014, par Cécile Guivarch


on aimerait écrire loin de soi depuis les contours d’un fleuve ayant la forme de notre inconnaissance

loin du corps de ce qui s’y bat
loin

de la précision enfouie de ses propres
traces

on aimerait se porter se
déporter

se tenir là bas avec des mots nouveaux s’accumulant en arches depuis
le bord

à peine soupçonné d’
un rivage

avec la brume du matin sur le visage les mains le corps dans la simplicité
d’un mouvement

que l’on voudrait premier celui qui nous porte
enfant

lorsque l’on découvre la belle géographie du monde dessinant les lignes concentriques
des latitudes

et celles verticales des méridiens pour que se rejoignent
les pôles


on écrit depuis les lignes qui traversent notre vision lorsqu’on ne regarde plus celles
qui traversent
l’espace

l’arête des toits les pylônes la pointe des clochers les lignes
où s’impriment
les allers

venues de la multitude des corps que l’on croise depuis
que l’on marche
depuis

que l’on attend aux coins des rues sur les bancs
dans les halls de gare d’
aéroport

le long des voies ferrées routes autoroutes qu’il faut bien emprunter pour aller
aller dans le même
sens le même

bruit bouger son corps donner à ses mouvements l’apparence d’une histoire
tenter de faire
des gestes

nous rappelant aux autres en attendant
que quelqu’un
vienne

que la chance nous sourit de commencer enfin
à vivre


alors que l’on a oublié le signe que faisait pour nous les rubans blancs que les avions tracent sur le ciel

que l’on regardait enfant visage
renversé

où s’accrochait l’infini de notre attente insupportable et
magnifique

maintenant traînées insignifiantes s’
effilochant

au dessus de nos têtes n’
augurant

rien que le flottement de notre
ennui


mais à quoi bon poser des mots infimes que l’infini a déserté brouillant
l’espace de notre désir que l’on ne sait plus
nommer

mots insignifiants les seuls qui nous restent en bouche pour bredouiller
l’incertitude qui nous
serre

mots insipides que l’on postillonne emporté par l’étrange
cours que prend notre
existence

petits insectes vibrionnant dans la brume de notre fatigue que l’on disperse
vite
d’un geste

alors que l’on ne retrouve plus le goût d’océan qui nous soulevait quand nous
en colorions l’
immensité

alors que le monde est là empli de lumières si belles et notre tristesse plus lourde
de ne pouvoir en prendre
possession


on s’interroge n’est-ce pas suffisant d’être là parmi tout tout ce qui s’offre sans fin
se sentant misérable

de n’en saisir
rien

n’est-ce pas suffisant d’être parmi les voix les corps de les toucher parfois d’être touché
et de sentir l’imperceptible

frémissement de
l’air

n’est-ce pas
suffisant


parfois on s’assoit à la terrasse d’un café
sans penser à rien

on regarde les gens aller venir et l’on se dit que le bonheur est simple dans la douceur
d’une fin de journée

avant de rentrer chez soi dans l’entrelacs des rues de la ville où la nuit brille toujours
de multiples lumières

comme pour une fête qui ne s’
achèverait jamais

portant seul l’obscurité de la nuit qui s’
est réfugiée en nous

parfois sur le seuil notre fatigue est telle que l’on se demande si l’on aura longtemps
la force de soulever

ce poids d’
ombre


que cherche t-on à penser compenser par le tracé de ces lignes qui ne nous mènent à rien
qu’à nous affronter aux règles d’une grammaire qui nous échappe depuis toujours

des lignes comme celles que l’on faisait enfant déroulant interminablement le même mot que l’on a mal orthographié et qui rythmera pour longtemps notre marche pensive est-ce pour

réapprendre à cartographier le monde tracer une nouvelle ligne de vie de chance quelles fautes n’en finit on pas de corriger la main en suspens ne sachant plus conjuguer les verbes

futur ou conditionnel mais n’est-ce pas la même chose alors n’est-il pas préférable de tout mettre au présent ce vaste présent où le passé afflue et où se serrent les possibles à venir

quelle grammaire réinventer pour accorder nos mouvements aux mouvements des autres comment conjuguer le sentiment de notre perte à la prodigalité du monde


n’est-ce pas un pis-aller ces griffonnements sombres comme autant de traînées de poussière

chemin détourné faux
fuyant

pour s’échapper é
chapper à

la brute la brutale réalité qu’il faudrait sans doute écrire en lettres majuscules tant elle nous écrase

et nous pèse et nous impose de ses grosses mains sa pressante
pression

ne sommes nous en droit de la fuir tant elle nous coupe les jambes les bras
le souffle et

l’envie d’être


que cherche t-on à écrire
non pas

des histoires on ne s’en raconte plus d’ailleurs on les connaît
depuis

longtemps elles sont inscrites en nous en minuscules caractères s’enroulant
en une grosse

bobine on voudrait simplement tenir cette pelote
indéchiffrable
dans la paume afin qu’elle n’étouffe plus
à l’intérieur

que le temps devienne
le temps

l’air l’air que l’on
respire


on voudrait des mots
porteurs

comme on le dit de murs pour une modeste maison d’où l’on pourrait certains soirs
regarder

la déchirure du ciel quand le sang du monde afflue
regarder

la suffocante beauté sans qu’elle
nous défigure


une poignée de mots simples
inépuisables

talismans

quand tout semble
abandonné


comme le mot ciel que l’on n’ose plus utiliser pourtant si simple avec son demi cercle ouvert contenant l’

envol
et l’immensité de la course

il ressemble à notre œil qui jamais ne se ferme avec son grand
cil

battant
l’air


peut-être est-ce cela que l’on cherche le mouvement de quelques lettres qui délivre et
relie

vif
et ample le mouvement de quelques lettres qui nous soulèverait

vers
ce qui vient à notre rencontre


on voudrait
des mots

qui fertilisent

notre ignorance
et donnent

soudain
raison de tout

de la folie du désespoir de notre dur entêtement et de la longue longée des bords


parfois découragé on se dit à quoi bon
tant de mots
accumulés

de livres pesant sur nous nous laissant
pauvres et
démunis

tant de mots accumulés nous donnent
envie de
vomir

et la poésie qui poétise pour faire passer
le mal et
rendre

beau l’
abominable

c’est
pareil


n’est-il pas préférable de se taire
se terrer

laisser s’
effriter

les mots mottes
de terre

et tracer de grandes lignes de silence formant des couloirs des arches des ponts où soufflerait

la lente respiration de ce que l’on ne pourra jamais
dire

pour que s’écoule l’
innommable


comment dire avec
le même

mot
la douleur

des massacrés des mutilés des survivants celle des exilés des irradiés celle
des ensevelis

sous les décombres celle
de tous les ensevelis

et la nôtre nous les rescapés dont on ne sait quelle
catastrophe

naufragés dans ce monde où l’on se prémunit des accidents des vices des sévices et de la mort
qui mord

pourtant à petits coups de dents notre belle
apparence

alors que le mal est déjà fait et que reprenant la pioche de nos pères on continue
de creuser

toujours plus profond en nous
le trou

d’où
rien ne parle

Poèmes extraits d’un ensemble inédit intitulé Lignes d’écriture


Christine Bloyet vit à Nantes où elle anime des ateliers d’écriture. Étreinte publié aux Éditions Henry-Écrits du nord 2008. Poèmes publiés en revue : N4728, Verso.


Comment travailles-tu tes écrits ?

J’ai un cahier, qui est une sorte de journal, très brouillon, dans lequel j’accumule des notes. Dans ce cahier s’esquisse ce qui sera peut-être un poème. C’est un fatras, une matière informe, mais cela constitue la matière première dans laquelle je puise. J’ai aussi un carnet dans lequel je griffonne quand je marche, car le mouvement de la marche son rythme, sa pulsation a quelque chose à voir pour moi avec l’écriture.

Mais le travail d’écriture véritable se fait dans un second temps sur l’ordinateur.
Là je passe beaucoup de temps à mettre en forme et à retravailler un même texte. Un peu comme un sculpteur, je façonne, je taille, j’élague, j’épure…

D’où vient l’écriture pour toi ?

Je ne sais d’où vient l’écriture, cela reste mystérieux, mais j’ai éprouvé assez jeune, à la lecture des poètes, que ce qui se disait là, dans le poème, ne pouvait se dire ailleurs. L’impact, la force de la parole poétique a été une révélation et a motivé mon désir d’écrire.
Mais l’écriture est pour moi une lutte contre ma tendance au mutisme, peut-être le poème en est il le prolongement ou son autre face. J’ai le sentiment en tout cas que le poème s’écrit ou s’inscrit sur le vide ou le silence précédant toute parole ou discours.
Les mots, j’ai parfois le sentiment de les tirer, de les arracher d’un fond obscur. Je vis l’écriture comme une recherche dont l’objet, s’il demeure incertain ou indéterminé, s’il échappe sans cesse, permet de dessiner un chemin… et c’est cela finalement qui m’importe, le chemin que je trace avec les mots.

Quelle serait ta bibliothèque idéale ?

Ma bibliothèque idéale serait composée en grande partie (au moins 80%) de poètes de tous les temps et de nombreux pays. Certains y auraient une place de choix pour le rôle important qu’ils ont eu et continuent d’avoir dans ma vie : Whitman, Apollinaire, Dickinson, Pessoa, Celan, Paz, Juarroz, Valente… mais aussi beaucoup de poètes contemporains. Pour le reste, quelques auteurs essentiels qui ont contribué à mon éveil littéraire et dont les œuvres recèlent intensité et force poétique : Proust, Dostoïevski, Colette, Duras …


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