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Cécile Odartchenko, La présence merveilleuse se passe très bien de boniments (extraits du Journal, V)

lundi 20 octobre 2014, par Matthieu Gosztola

Sortie du bain après avoir ouvert le livre des derniers poèmes d’amour d’Éluard, très beaux. Posé sur ma table le livre et Lettera amorosa de Char. Plaisir de la peau et du corps qui sort du bain et sent bon. Crème sur le visage. Une tulipe rose comme un œuf de Pâques s’ouvre devant moi au milieu d’un nid de coucous. Le pinson très beau à ventre carmin orangé volette. J’ai déplacé une ancolie à la bêche avant d’aller au bain. Le merle tout à l’heure portait quelque chose d’énorme dans son bec – nidification intense probablement.

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J’aimerais bien installer la petite maison, refaire le toit, les papiers peints pour qu’elle puisse être investie aussi. Le marronnier, sa texture aujourd’hui est comme un tricot à grosses mailles très lâches. J’ai l’impression d’être un peu à cette image. Fait un masque à l’argile. D’être restée plusieurs jours dans le pot, l’argile a séché plus vite et aussi s’est beaucoup plus tendue, du coup, la peau du visage fait des vagues parce qu’il y a du jeu ! Cela ne me fait pas flipper outre-mesure.

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Réveil dans le calme de la maison et gazouillis des oiseaux. Le soleil se lève entre les nuages roses sur un jardin apaisé : plus de pluie, plus de vent. Le marronnier prend toute sa lumière dans ses branches, ses chouchous, ses petits éventails encore plissés. Il est le grand éventail toujours ouvert, muni de sa multitude de petits éventails, serrés, pressés, puis écartés. Les coques, feuilles brillantes des bourgeons ostensoirs, sont encore là, bien reluisantes (certaines n’ont pas encore craqué).

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Cette nuit, orage, tonnerre et éclairs. Le jardin est à nouveau trempé ; en sortant sur la terrasse, je sens l’air délicieux, presque comme en été après la pluie. Les coqs s’époumonent. Je vais voir les plates-bandes de la cour, les frésias grossissent à l’intérieur de leurs feuilles épées que l’on distinguerait à peine des blés (ce qui reste du fumier de lapin, que je n’ai pas arraché) s’il n’y avait pas ce renflement prometteur. Je sais que les bambous poussent maintenant. Je termine le livre de Gao Xingjian et j’ai envie d’acheter d’autres livres. Besoin d’argent. Je ne sais pas très bien quoi faire. Vendre un tableau, appeler Colette ?

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Maurice vient de décommander le dîner de mardi (anniversaire de Rebecca) et propose le mardi suivant (le 9). Je suis au fond contente de ne pas bouger jusqu’à mercredi. J’appelle Monique à laquelle je parle pendant qu’elle conduit, elle m’explique en détail des choses sur l’organisation de l’association, puis elle arrive et trouve une place pour se garer. J’entends les coups de klaxon. Simultanéité des deux mondes grâce au téléphone. Je lui donne des nouvelles de mes bambous, je vais mettre des bâtonnets de minéraux dans mes pots de géraniums. Pas de métaphysique aujourd’hui !

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Petit-déjeuner : thé russe et pancakes.

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Je sors un moment sur la terrasse : le jardin gorgé d’eau se prépare pour une belle journée, les gouttes de pluie sont encore accrochées en rangs le long des cordes à linge, il fait doux, il y a dans l’air une odeur de feu de buis. Délices de tout cela.

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Tour de jardin avec des bottes. Les ancolies et les frésias vont fleurir incessamment, suivront les campanules et les digitales qui montent. Je sens que, dans l’après-midi, j’irai peindre lorsque le jardin aura un peu ressuyé. La grande plante pelucheuse aux feuilles ovales d’un vert clair de jade et qui retient l’eau dans son velours, déterrée dans la forêt l’année dernière, est superbe. Cela donne envie d’acheter l’appareil photo macro de mes rêves pour le jardin. Je vois une goutte (énorme) de pluie sur une feuille basse du marronnier, elle brille au soleil, diamant éphémère. Hier, André, qui a pris le téléphone pour me parler de ses fleurs, me dit que peu de gens ont vu son jardin jusqu’à présent. C’est un trésor à partager – nous le partageons avec les oiseaux.

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Le couple de merles est sur le rebord de la terrasse, un noir, un brun ; je surprends le mâle partageant un ver de terre avec sa femelle. Il lui en met la moitié dans le bec. C’est joli et émouvant. Geste primaire du partage que j’ai déjà observé avec le coq et la poule. Le sentiment commence là.

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Thé russe. Tasse rose. Je pense à Edik, sans doute encore à Moscou pour la Pâque russe, parti avant d’entreprendre la chimio (revoir le pays natal avant de...). Le thé est magnifique comme d’habitude, avec le miel de châtaignier et tartines grillées. Caroline hier a fait une soupe très bonne avec les queues de cresson et de radis.

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Le temps est à nouveau gris aujourd’hui (annoncé, un peu de vent) Les plantes se balancent. Caroline se lève. Je vais poser le plateau du thé dans la salle à manger. Encore un moment avec mon journal, même si je n’ai rien à dire, c’est ce rien qui donne une impression de liberté, de paix. Le papier ferme du cahier, les lignes qui guident l’écriture, l’encre que je tiens d’une main et qui fait une croûte au bord de l’encrier. Cuisson de l’encre à l’air libre. Combustion. La croûte ressemble à celle de la confiture de cerises noires. Richesse de ce résidu condensé de matière, croûtes sur les plaies aussi, et goût des croûtes (celles-ci) que j’aime bien croquer. La croûte (peinture) inutile peut-être – gaspillage de matière toujours un peu grasse – le surplus, l’évaporation, la condensation. À l’opposé, la légèreté de l’ombre antimatière, la légèreté de l’aquarelle, matière très diluée, peinture chinoise aussi à l’encre diluée, nécessité du talent, du geste qui ne trompe pas, vérité de l’ombre donc, de l’allusif, du presque rien, mais aussi, à l’inverse de la laque, des couches superposées enfermant un secret lentement élaboré au plus profond de la matière. Sous la croûte, la vie souterraine, sous le rocher la source, sous la paupière, l’œil limpide. Au fond de la matière épaisse, un œil virtuel qui nous regarde. Les fleurs, yeux de la terre et lumière, lente traversée de la croûte épaisse pour accéder à la lumière, à la contemplation du ciel. L’attente passionnée de la plante qui sort, comme la découverte d’un secret, de mille secrets. Hier, nous avons vu de près le champ de colza jaune ; beauté et vigueur du colza dont les tiges ressemblent un peu à celles du chou. Odeur de potager dans la plaine, odeur subtile et sucrée, le sucre liquide, sève et pollen des plantes, source aromatique qui embaume l’air et dont se gorgent les insectes pollinisateurs, les abeilles ouvrières du miel. Il y a dans l’air comme un bain parfumé d’odeurs diverses, dilution de tous les concentrés qui arrivent à la lumière et que les plantes distillent, ce sucre dans l’air et le goût du lait maternel. Au printemps, nous nous transformons tous en nouveau-nés, nous pompons le lait de l’atmosphère printanière. L’enchantement de ces échanges naît dans un silence relatif ; le corps participe aux échanges des plantes par le sens olfactif, la vue aussi. Le tintamarre dérange. Le matin très tôt, lorsqu’il fait encore nuit ou presque, le gazouillis des premiers oiseaux, comme la mise en marche d’une petite boîte à musique, presque la même toujours, pas de surprise là, plutôt confirmation du silence comme les étoiles, confirmation de la nuit. Quelques notes, quelques points lumineux, célébration de ce qui est grand, infini, envoûtant, éparpillement de trésors, cassette répandue.

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J’ai semé fèves, pois, carottes, salade, betteraves – continuer aujourd’hui – planter les dahlias derrière les tomates. Madame Cadas est venue voir. Gretl arrive à quatorze heures. Banque à dix heures. Je commence à me détendre un peu (maux de tête hier et avant-hier). Les fleurs du marronnier sont bien roses, en fait elles semblent devenir d’un rose plus soutenu chaque jour. La masse feuillue est très présente devant la fenêtre. Je vais faire une photo de ma table avec le nouvel appareil. Très agréable. Petite séance épatante de dessin de pousses de bambou, qui retient la rosée, trois, quatre petites gouttes au bout des feuilles minuscules. Extraordinaire. Pris des photos et aussi d’ancolies mauves avec rosée. Ensuite passage dans la cour, où un pavot vient de s’ouvrir. Autre photo. Maintenant, bain vite fait et Beauvais.

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Une envie de faire encore un tour. Déménagement sur la terrasse, sous le marronnier, mais une averse aussitôt ! Minuscule et passagère sûrement car le ciel est bleu ; je me pousse là où le feuillage du marronnier est plus épais. Je respire le parfum de potager des carottes sauvages, j’entends les tourterelles et le bourdonnement dans les fleurs, le chant des oiseaux. J’ai relu ce que j’avais écrit sur Adrien – je ne peux pas continuer.

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Le bambou noir m’appelle. J’ai découvert ce soir ses premières pousses, au cœur de la touffe. Je vais les voir : les pousses brunes sont très épaisses, cela promet de belles cannes. L’air dehors est doux et frais à la fois, avec une légère odeur de fumée de bois dans la maison, le bureau, odeur d’encre de Chine. Une machine de blanc est en marche. J’ai pris mon thé dans la tasse rose et me suis mouchée dans un mouchoir bleu.

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Tour de jardin mouillé. Visite aux bambous, à l’allée de la cour. La plante pelucheuse, molène, couleur jade, ramassée dans la forêt, est somptueuse. Elle s’élève et prépare une fleur. Les delphiniums, que je croyais blancs, sont bleus. Des iris, bleus aussi, ont fleuri. J’espère que tout cela sera magnifique pour le week-end et peut-être déjà des roses. Tous les rosiers ont des boutons. J’ai relu quelques pages du Journal et il me semble qu’il faut continuer. De toute façon, c’est ce que j’aime écrire et rien d’autre en ce moment. C’est le corps entièrement présent dans cette activité, à sa place au bureau et à sa place devant la fenêtre sur le jardin. Le confort physique et la légère angoisse, et quoi maintenant, qui se dilue dans l’écriture, parce qu’il y a toujours une impression nouvelle. Pas de jour où une impression se serait répétée. C’est cela qui est magique. J’ai ramassé sur le rebord de la petite maison un autre coquillage escargot pour tenir compagnie à celui d’André, qui du coup paraît un peu moins obscène.

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Hier soir, visite des bambous, repéré une pousse énorme, circonférence épaisse, presque comme mon pouce. Ainsi chaque année seront-elles un peu plus épaisses, pour finalement donner ces cannes superbes de cinq centimètres de diamètre vernies. La projection dans le temps de cette expectative rend la gestion du temps qui passe plus supportable, car au lieu de se lamenter (il passe trop vite), il y a la tendance à souhaiter le dévorer ; gloutonnement pour être déjà dans l’avenir, au moment où les bambous, le magnolia, les cèdres auront pris toute leur ampleur, alors bien sûr il sera temps de se coucher pour mourir, l’œuvre achevée. Est-ce la seule œuvre ? L’écriture en est-elle une autre ? Quelque chose qui foisonne aussi, bourdonne, une masse qui se balance comme le marronnier, et des verticalités (j’espère comme les bambous), des flèches vers le ciel. Hier, bel atelier à Ansauvillers, écriture à partir des mosaïques, des fresques de Pompéi et des maquillages des dames romaines.

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Le jardin se balance par vagues (il y a du vent aujourd’hui) tout en restant immobile, son voyage se fait sur place, mais il participe entièrement au mouvement général et ambiant, accompagnant la course des nuages de ses gestes d’adieu avec ses bouquets de baisers fleuris, roses, bleus, rouge vif. Il lâche ses pollens, ses parfums, plus tard ses graines, qui voyageront elles follement pour ensemencer des terrains inconnus.

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Le bouleau, fouetté par le vent, est mousseux comme une grande vague verte, les maisons sont comme des bateaux qui ont jeté l’ancre au port, mais sont secoués par la bourrasque. Le vent arrive par vagues bruyantes, sortes de rouleaux sonores qui ressemblent à de grandes claques dans le dos des toits. Les nuages au-dessus de la maison Garzoni se distendent un peu, laissent apparaître un peu de blanc, puis un peu de bleu et commencent à circuler. Une tourterelle se pose sur la pelouse, un oiseau se décide à chanter, mais le feuillage secoué continue son balayage bruissant, son bruit de houle. Un passereau sur la crête du toit, son observatoire, et une corneille noire tout en haut du bouleau se balance. Les femelles posées sur leurs œufs dans les nids doivent passer un mauvais quart d’heure. Si les oiseaux traversent le ciel en piqué, c’est certainement pour ne pas être le jouet du vent qui pourrait les culbuter. Peu se risquent. Je voudrais aller voir mes fleurs, mais il faudrait que je prenne du rafia pour les attacher et le rafia est dans le bureau. Je ne veux pas réveiller fille et petite-fille. Il faut attendre.

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L’idée me fait bander, le désir est réveillé et la pêche. La pêche est une affaire de désirs. Avoir des désirs, c’est fondamental, et les désirs sont fous de toute façon, comme c’est fou de vivre plus simplement. On comprend intellectuellement les dépressifs qui ne trouvent justification à rien. Certains en font une œuvre malgré tout, car il reste alors le désir d’écrire, désir de vivre qui se concentre sur une seule action et du coup fait les œuvres fortes, ce qui rejoint l’idée d’Edik, que la littérature russe existait avec les camps, et celle de Drieu La Rochelle qu’elle se développait aussi avec la censure. La censure des sens peut y participer, bien qu’il faille les sens et du sens pour écrire. Proust qui sortait peu était particulièrement sensible, asthmatique. Moi, le sens du jardin développé à Salies, conséquence d’une solitude, d’un enfermement. Une citrouille alors suffisait à l’enchantement ; maintenant, j’en plante toute une rangée, de quoi en faire commerce en septembre.

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L’idée m’a traversée d’emmener Martin en Ukraine. Pas absolument exclu. Couper les branches du marronnier, idée qui revient à la charge, en partie parce que son épaisseur me bouche trop la vue sur le jardin. Le regard est obligé de s’enfoncer en baissant la tête sous le tunnel de verdure, les feuilles basses touchant les fleurs des carottes sauvages ; au fond, j’aperçois seulement l’extrémité des feuilles du noyer. Je suis transportée aussi ailleurs, dans la friche que j’imagine du jardin familial, les framboisiers, les cerisiers, les rosiers. Que reste-t-il ? Y’a-t-il encore des rossignols, des chœurs de grenouilles ? Je veux y aller en secret de la famille, avec sous le bras le livre de Papa et un cahier neuf pour tenir le journal du voyage.

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Tout cela, la vie, les rapports humains – essentiels ? Pas tant que ça, dirait Thoreau, qui fait son trip dans les bois et parle de façon sublime du lac de Walden et de la nature. Incomparable beauté foisonnante de la nature, vibration des lumières, herbes frissonnantes, babillements ininterrompus et candides. Pas de psychologie, les poules qui s’émeuvent parce qu’elles ont pondu, c’est tout, les hirondelles qui se lancent dans la valse rapide et les allers retours pour construire le nid, un passereau qui s’égosille comme pour ne pas laisser rouiller son petit organe, minuscule clavecin mécanique et petits rouleaux perforés à trois ou quatre notes, le pigeon ramier qui passe en s’annonçant comme une locomotive à vapeur qui trace son chemin dans le ciel, la tourterelle avec sa chanson ronde et répétitive comme un feston, broderies de toutes sortes, musicales, simples et savantes, qui cisèlent le bol d’air, grande coupe bleue aux ornements multiples, d’une richesse insaisissable, toujours renouvelée par les petits artisans laborieux mais insouciants, cadeaux qui ne finissent jamais de s’offrir gratuitement. Mon rêve de cette nuit : je suis (par erreur ?) attrapée, séquestrée dans une clinique psychiatrique où des personnages douteux me convoquent pour des interviews. J’ai une permission de sortie et je vais voir Monique pour qu’elle fasse le nécessaire pour me sortir de là. Elle est occupée et j’ai l’impression qu’en réponse à cette angoisse (les autres fous), le chœur des oiseaux s’émeut et devient plus présent ; c’est comme une vague de chants de toutes sortes qui roule et m’enroule, toutes mini-crécelles en mouvement pour m’assurer de la permanence de la vie et de la liberté.

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Lu encore Thoreau au lit avant de me lever, j’arrive à la fin. J’ai posé hier soir sur le rebord de la fenêtre l’un de mes amaryllis, le rouge, dont j’ai pris une photographie à la lumière du soleil couchant – l’intérieur de velours est extraordinaire.

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Le marronnier a perdu toutes ses fleurs et le feuillage, sombre maintenant, est décoré de petits chandeliers porteurs des bébés marrons vert clair. En lisant Thoreau, j’ai envie d’avoir aussi un châtaigner pour l’hiver et mon sirop d’érable (pour ce dernier, il faudra attendre assez longtemps pour qu’il donne de la sève en abondance). Où le mettre ? Bientôt il faudra me séparer du grand cerisier qui n’a pas donné une seule cerise cette année, surtout parce qu’il a atteint l’âge vénérable où il meurt généralement. Hier, découvert enfin une pousse au dernier bambou phylostachy holochrysa, ainsi ils sont presque tous en route maintenant et me voilà rassurée (holochrysa, considéré comme le plus beau bambou à chaume jaune).

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La douceur extrême du jardin, empanaché d’herbes folles (Jérôme, malade, n’a pas pu venir couper l’herbe) et comme alangui, se réveillant après un sommeil profond suite à la première journée de chaleur d’hier. Le soleil, comme un peu coupable d’avoir été un peu brutal pour cette première journée d’été (après-midi de noces), s’introduit beaucoup plus et, prudemment tamisé, propose des caresses, effleure et frôle ; la mariée, dans son déshabillé de dentelle verte, s’étire, baille, langoureuse. En allant au bout de l’allée, ai eu envie d’y construire un petit pavillon pour quitter la maison et aller m’installer comme au fond d’un bois, et regarder le jardin sous un autre angle. Ne serait agréable que si tout le coin gauche était touffu et cachait la maison des voisins, ce qui est possible dans quelques années. Tout à l’heure, sous un arbuste à perruque, je vois se poser une tache d’un beau rouge vif, j’avais pris mes jumelles et je peux regarder, c’est un magnifique pinson. Hier un oiseau jaune se balançait dans l’aubépine et je n’ai pas pu voir ce que c’était, par contre j’ai pu photographier une minuscule sauterelle sur le rosier. Ainsi va l’attention, d’une présence à l’autre. La présence du jardin est une présence incroyablement riche et complexe, beaucoup plus que la présence d’un être humain, car il est fait de vies multiples qui s’entrecroisent. C’est tout un univers. L’homme, avec ses vulgarités, ses échecs, ses illusions, ses vanités, me fait l’effet (si je l’imagine débarquant) d’un éléphant dans un magasin de porcelaine.

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À toute heure, l’amour du jardin me fait bondir, interrompre ce que je fais (écrire) pour aller voir quelque chose, repiquer quelque chose, tuteurer quelque chose. Petit à petit s’instaure une intimité, car qui d’autre que moi rend visite plusieurs fois par jour aux bambous pour les voir pousser, aux plates-bandes ? Qui surveille les arbres, les regardant constamment grandir et même les herbes ? Je suis le poisson rouge de ce bocal et je m’enchante de toutes mes algues. Il m’arrive, comme le week-end dernier, avec la visite de Mario et d’Ada, d’aller un peu plus loin, comme une plongée avec les autres poissons dans l’océan, le vent couchant les vagues de jeune avoine barbue. On se dit peu de choses, l’agitation des courses, de la cuisine, de la table mise, pour être ensemble simplement, se réunir contre la peur d’être seuls, abandonnés peut-être, pas désirés, pas aimés. Le jardin, quant à lui, a table mise perpétuellement, les coupes de nectar, de pollen se balancent, se penchent, se laissent piller sans demander l’identité du pilleur. Tout le monde circule en toute simplicité, la légèreté est à l’honneur, rien n’est lourd, pas même le marron qui tombe ou la branche cassée. Quand elle tombe, c’est parce qu’elle est morte, sèche et légère. Pause pour repiquer des fleurs dans de petits pots provisoires et dans la couche des tournesols, repiqué les derniers dans le potager, découvert à cette occasion que le figuier de Robin a repris et qu’il y a tout autour plusieurs noyers et marronniers plantés par moi et qu’il faudra déplacer.

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Grâce et beauté des longues branches de sureau chargées de leurs grappes blanches mousseuses comme des bouquets de mariée, se détachant sur un fond de ciel gris à l’épaisseur de velours. Les jardins sous la pluie sont toujours beaux, surtout pendant un orage. L’explosion, comme une entrée fracassante d’orgue dans l’église pour un Magnificat solennel et somptueux, l’eau bénite distribuée à pleins seaux, les herbes qui s’agenouillent et se relèvent humblement, fortifiées. J’ai heureusement attaché toutes les fleurs et je pense qu’il ne peut y avoir de dégâts. La corde d’eau de gouttière tombe par saccades car la pluie s’est arrêtée. Une tourterelle reprend son chant comme si elle était chargée de se manifester à chaque changement d’atmosphère ; une sorte de vigilance qui lui incombe peut-être. Tout à l’heure, dans le hamac, j’ai eu l’impression que le jardin était plein d’oiseaux et je me suis dit qu’ils se sentaient particulièrement bien chez moi qui ai plus d’arbres, plus de haies, plus de fleurs que mes voisins, et pas de chats ou de chiens. Il faut que je ressorte encore un moment avant l’heure du dîner et des infos. Je mets à cuire ma soupe d’orties.

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Très beau petit sujet hier soir sur Arte à propos d’un vieil arbre de sept cents ans, un hêtre je crois, quelque part en Irlande.

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Il fait gris. D’après la météo, le temps devrait se lever dans la journée et la pluie revenir en fin d’après-midi. Il serait tombé trente centimètres d’eau hier. L’allée bambous était gorgée d’eau il est vrai, il y avait formation de petites flaques que la terre ne pouvait plus absorber.

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Le frisson des plantes dans le vent très léger, l’avocat surtout sur le rebord, avec sa longue tige, ses feuilles larges comme des spatules vertes translucides ; elles se soulèvent un peu comme des pétales qui formeraient une jupe, jupe qui se soulève comme les jupes autour des jambes fines des filles dans les années 50. Cette année, la mode est au short au ras des fesses.

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Petit tour de jardin en attendant que l’encre sèche sur la page précédente. Deuxième pousse à l’holochrysa et campanules qui commencent à s’ouvrir. Le bas du pantalon mouillé par les herbes trop hautes. Immobilité après la pluie, les gouttes sur le fil en plastique bleu sont rangées en collier et ne tombent pas. Seule discordance : une machine qui s’est mise en route, sans doute le jeune cantonnier qui tond les talus. Images des cartes postales anciennes des villages et la rue de la Vallée-de-Crème (la mienne) quand les rues étaient des chemins de terre avec du crottin, des cailloux, des haies et des rebords herbus qui étaient broutés par des chèvres que l’on changeait de place avec leur piquet. Poules et coq en liberté se baladant d’une cour à l’autre et chiens couchés paresseusement au beau milieu, se levant à contrecœur sous les injonctions répétées d’un cocher. Troupeaux de moutons aussi qui traversaient les villages, enfants en galoches qui attrapaient les hannetons, mettaient de petits pièges à passereaux dans le crottin ou bien jouaient aux billes, à genoux dans le sable, en culotte courte sous la pèlerine qui les couvrait comme une petite tente et favorisait les secrets.

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Le ciel, débarrassé de sa couche grise, laisse venir le jour de bonne heure, je me lève comme s’il était déjà huit heures. Le soleil est sur le toit de la petite maison et sur le côté droit du marronnier, l’air frais et pur me prend dans ses bras et, au lieu de m’étouffer, m’ouvre gracieusement le bonheur des sens. C’est un air vert qui distille les parfums d’herbe, qui se pose sur les tempes avec ses mains de fraîcheur. Il faut que je sois là et pas dans le bureau où j’ai laissé le radiateur allumé pendant la nuit. Je mets un gros pull, une écharpe couleur noisette à Caroline, un coussin sous les fesses à cause de la chaise paillée humide, et je m’installe sur la terrasse. Un troglodyte vient me voir et s’envole. Des petits passereaux moulinent leur ritournelle aiguë, quelque gros dadais par derrière fait des couacs de crapaud ou de canard, la tourterelle s’y met sans trop d’énergie. Bien qu’une tondeuse au loin soit déjà au travail, qu’on entende une voiture passer et le roulement d’un avion dans le ciel, la nature se réveille en douceur, tempérant son enthousiasme. Ce n’est qu’une très belle journée parmi beaucoup d’autres qui s’annonce, pas de quoi en faire un plat. Une légère odeur de fumée de bois traverse la fraîcheur, chaud et froid subtilement mêlés. Devant moi, en arc de cercle sous le cognassier, pendent le hamac des Indiens de Philippe et la corde à linge, éclairés par le soleil. Un oiseau que je ne vois pas fait cri-cri, cri-cri, petit à petit le rythme du chœur s’accélère et devient un peu plus insistant. Le bruit de la tondeuse, peut-être dans le chemin de ronde derrière la maison, est comme le bourdonnement d’un gros frelon. Des corneilles passent près de la pente d’Haudivilliers en croassant. D’ici, ce que je vois ensoleillé, à part le cognassier dans sa clairière de lumière, c’est le toit de la maison dans laquelle je me cache d’habitude. Les cheminées, avec leurs poteries roses se détachent sur le ciel bleu lavande, la mousse de velours vert émeraude brille sous les tuiles plates. À travers ma baie vitrée j’aperçois la fenêtre éclairée sur cour, les feuilles du bouleau contre le toit de tuiles. Il y a de plus en plus de soleil dans le jardin, maintenant c’est le buisson sous l’arbre de Judée qui rayonne.

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Mais voilà le réveil des premiers insectes, abeilles ou bourdons passent à une grande vitesse pour une première exploration et repérage. Le soleil, qui s’étale de plus en plus, est un avant-goût de miel ; il en a la blondeur, la fluidité, il faut le prendre, le voler, le stocker dans la ruche. Chacun capte et prend ce qu’il peut pour mettre sur le grand marché de l’échange et du troc. Maintenant le soleil me tape dans le dos, j’en sens la chaleur, je suis toute réchauffée, il faut rester immobile comme les plantes dans la fraîcheur matinale pour ressentir pleinement cette bénédiction. Un coq a sans doute comme moi été frappé par les premiers rayons et il donne de la voix. Il n’y a plus beaucoup de coqs, car personne ne lui répond. Je me souviens de l’émoi dans tous les poulaillers lorsque le premier coq annonçait le début du concert à n’en plus finir. Cela donne quand même envie d’avoir à nouveau une basse-cour. Il y a maintenant quantité de tourterelles en conciliabule ; l’une d’elles se perche sur l’antenne de télévision. En vol, elles ont un cri strident, un peu comme des mouettes, pour mettre en garde dirait-on : attention, je passe ! Celle de l’antenne s’est envolée, un petit artiste musicien prend sa place et se nettoie de dessous des ailes entre deux trilles. Deux merles noirs se poursuivent, peut-être une scène de jalousie ? Émotion à la pensée de toutes les femelles sages, accroupies sur leurs petits œufs tièdes et bleus, verts ou mouchetés... bien cachés dans les nids refaits à neuf cette année à cause de la tempête. Il est huit heures. La journée est commencée, le jardin se réchauffe.

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Le thuya que je vois bien d’ici est comme la personnification du mystère. Épais, touffu, il cache son tronc et les probables nids bien enfoncés à l’intérieur de son voluptueux panache vert. Je ressens le besoin d’avoir plus d’arbres de cette sorte et me réjouis à la pensée des petits buis qui se portent très bien et qu’il faudra voir dans dix ans, bien dodus, serrés, odorants. Je me demande s’il ne va pas souffrir du feu lorsqu’il faudra faire flamber la broussaille entassée à la suite de l’élagage de la haie. Cela me préoccupe. Il faudra peut-être l’arroser au jet pendant tout le temps que durera la flambée. Bon, c’est le moment de mettre les bottes et d’aller voir.

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Je me suis installée dans le jardin près de l’arbre de Judée sur la table de jardin installée hier pour le déjeuner. Plein soleil. Caroline vient faire son thé pendant que j’emporte le mien. Conscience aiguë de cette nécessité viscérale d’être seule le matin et éloignement dans le jardin pour ne pas voir le désordre du bureau, les boîtes de jeux empilées. L’écriture du journal ou tentative d’écriture pure (les ombres par exemple, relues ce matin, ne s’accommodant pas de présences). L’herbe a une odeur de thé fumé, mélange d’odeur de foin sec et d’herbe fraîchement coupée et mouillée. Une odeur forte, presque celle du foin de l’alpage à Montana Vermala, avec Maman. Hier, nous avons brûlé tout le tas de broussailles (haie) avec les garçons et Mario qui ne pouvait pas s’arrêter. Pendant ce temps, nous arrosions au jet le thuya pour qu’il ne souffre pas, puis j’ai fait un joli bouquet pour Ada ; ils sont partis ; Frédéric et Caroline sont allés encore dans une brocante à Fouquerolles, je suis restée avec Max, j’ai fait la vaisselle et je me suis reposée sur l’herbe jusqu’au retour des enfants.

[Morceaux choisis par Matthieu Gosztola]


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