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Aperçu sur la poésie de quatre poètes croates publiés par L’Ollave

samedi 19 juillet 2014, par Roselyne Sibille


Si l’hiver une seule fois pouvait n’être que l’hiver
et si le froid de nos os n’était pas aussi mordant.
Si les enfants rien qu’une fois sortaient leurs luges
pour parcourir tous les monts de rêves.
Chacun aimerait courir avec des boules de neige
et de nuit tracer la blancheur avec ses talons.
Nous nous sommes assis pourtant à de longues tables noires
en attendant le moment où notre terreur
fendra les portes et les fenêtres.

Une fois, une fois seulement si je pouvais danser
avec toi, sur la musique des flocons, sous les réverbères.

Hiver sans hiver

Slavko Mihalić (1928 - 2007), fait les Etudes de la langue croate et de la littérature. En 1952 il fonde la revue littéraire mensuelle Tribune. Il est rédacteur pour la poésie chez l’éditeur Lykos. Actif dans différentes initiatives d’organisation de Festivals et d’éditions de poésie à partir des années 50 jusqu’à la fin de sa vie, il fonde, dans la Société des écrivains Croates, dont il est plusieurs fois le secrétaire, la revue Most, "The Bridge" – destinée à la traduction de la poésie croate en d’autres langues. Depuis 1983 il fut membre de l’Académie croate des sciences et des lettres.
Considéré comme un des plus grands poètes croates de son temps, Slavko Mihalic a publié de nombreux recueils de poésie depuis 1954. Il a reçu des prix prestigieux de poésie à plusieurs reprises et a été traduit et publié dans de nombreux pays dans le monde. En France, à part deux ou trois parutions dans des anthologies, son travail reste inconnu.


Attentivement, comme quelqu’un qui entasse la neige sur le trottoir
en soirée, le long des allées d’arbres, devant nos yeux ;
attentivement, comme un être nocturne, malin et un peu trouillard
entouré d’ombres menaçantes, aux branchages dangereux ;
attentivement, comme la patte d’un lièvre répète
le tressaillement de frayeur dans ses propres pupilles ;
attentivement, comme un garçon débutant s’apprête
à rejoindre dans l’obscurité ses premières filles ;

attentivement : tenez-vous prêts pour
la frappe, le feu d’artifice, l’explosion,
le monde pourrait éclater
par surprise à tout moment

Avant la version finale, 1957

Antun Šoljan (1932-1993) est né en 1932 à Belgrade. Poète, écrivain, dramaturge, il a été rédacteur de plusieurs revues littéraires. Auteur d’anthologies de la poésie croate, ainsi que d’une anthologie de la poésie moderne européenne, il a traduit de l’anglais, de l’allemand et du russe. Il a été président du Centre P.E.N. croate. Ses poèmes ont été traduits en plusieurs langues. Il est décédé en 1993, l’année où il publie Complaintes (Prigorovi).


Eux, pour changer, ne sont pas tristes. Ils ont fixé
un parasol rouge sur la barque et ils rament.
Ils n’ont pas faim. Ils ont coupé le pain avec un hachoir
de boucher. Ils ont clairement proféré des affirmations
plusieurs fois de suite, et la détonation de leur langue chaque fois
a affolé les canards, les caroubes sont tombées de l’arbre,
le saule pleureur a immergé davantage ses franges, et
ensuite, l’un après l’autre, mes amis

ont tiré chacun une bouteille de leur manteau et
versé tout le vin par-dessus bord : ils n’avaient pas soif et
le destin ne les a pas rattrapés car ils n’ont pas vu
le sens de son arrivée, et sans le sens
point de chemin, point de rencontres manquées. Ils n’avaient
pas besoin de voiles, car là où rament les amis il n’y a pas de vent.
Ils étaient protégés contre le soleil. J’ai perdu tous
mes amis : dans mon œil flotte lentement un point rouge.

J’ai tout perdu

Sibila Petlevski est née à Zagreb en 1964. Romancière, dramaturge, traductrice, professeur d’université et poète, elle a publié plusieurs romans et recueils de poésie, des textes pour le théâtre et des essais de théâtralogie. Membre correspondante de l’Académie Mallarmé et de l’Académie Européenne de Poésie. Elle a été présidente du centre PEN de la Croatie, et est membre du comité exécutif du PEN international.
Elle a dirigé le Festival International de poésie Litterature live à Zagreb. Elle a reçu plusieurs prix et récompenses pour ses œuvres, qui sont traduites en plusieurs langues.
Elle puise la matière de ses poèmes dans son expérience intime des relations à l’autre et à la société, comme dans des événements surgis des profondeurs de l’histoire du monde, reflétant ainsi des archétypes des comportements qui se perpétuent à travers les siècles.
Se situant au cœur de ces scénarios, elle interroge comment la parole peut y véhiculer le sens ou révéler l’essence de l’humanité, avec une langue dense et imagée.


six garçons nettoyaient la table
où s’est cassée une bouteille d’huile d’olive.
les clients patientaient, figés et anxieux.
la grande y a trempé un nichon :
son cri a fait mal à la rue entière.
des gens passaient par là
qui parlaient bosniaque.
ils se sont arrêtés pour faire le public.
le coupable se tenait tranquillement dans son coin,
car ce n’étaient pas ses oignons.
l’huile échappait aux serviettes et aux sopalins.
l’art informel se développait : la couleur olive en blanc,
le blanc en olive, le bois en support.
même une cravate a collé.
le drame à son comble : une moustache jurait,
tirait les cheveux, menaçait.
les six garçons, tel un cortège nuptial pétrifié.
le soupçon dans l’air
signalait le manque d’équilibre.
les ennuis se sont aggravés dès l’arrivée
de la patronne à la coupe au carré.
ses cheveux ont pris des éclats roux,
tout s’est prolongé à l’infini.
la tache non plus ne s’est pas arrêtée :
elle a poursuivi, tranquille, son chemin vers la sortie.

l’art informel

Branko Čegec est né à Kraljev Vrh (Croatie) en 1957. Il a fait ses études en langues et littératures yougoslaves, ainsi qu’en littérature comparée, à la Faculté des lettres de Zagreb. Poète, essayiste, écrivain, il a été rédacteur des revues Quorum, Pitanja (Questions), Polet (Élan) et Republika, rédacteur en chef de la revue Oko (L’Oeil). En 1992, il a fondé la maison d’édition Meandar (aujourd’hui Meandar Media). Il a également traduit du slovène, et a publié, en collaboration avec Miroslav Mićanović, le Panorama de la poésie croate contemporaine (Strast razlike – tamni zvuk praznine - Passion de la différence - sombre son du vide). Ses poèmes ont été traduits en plusieurs langues, et figurent dans une trentaine d’anthologies, croates et internationales. Plusieurs prix littéraires lui ont été décernés.


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