Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Anne Jullien

samedi 2 avril 2016, par Cécile Guivarch

Extraits de Ce n’est pas encore que tout s’efface


Je vis à vol d’oiseau de la mer


Chaque nuit je meurs et me réveille de mourir
le visage et le corps et le cœur en effroi
_- ni le soleil ni la mort ne peuvent

avec la tentation par vagues que ce moment destinal
ait déjà eu lieu ait déjà eu lieu


nul n’échappe

malléable pâte au vent et à la pluie
nul n’échappe aux entorses des os
secrètes pénombres moléculaires

nul n’échappe
à ce qui de naissance
est chance ou bien fléau

moléculaire


je désespérément n’est pas un autre

époque des pères et des mères qui tombent
pommes navrées au pied du pommier

je suis restée cette enfant
sans volonté de naître
pour laquelle vivre
est une embûche mentale

il y a
des mois morts

je pense et je marche sur des œufs
dans ma tête pour ne pas
brusquer
ce qui s’y trouve
lézarder la poche protectrice

gris sur gris teinté de gris sur lit d’herbes mouillées sous ciel de lit en pluies, une sorte d’image de l’interminable, version côté obscur


Je sors dans le jardin
je rentre par le garage
je prends une cigarette
je sors par la porte-fenêtre
je regarde les couleurs des fleurs
ici là plus loin sous mon nez
j’arrache des feuilles de pissenlits
ils repousseront
je sens le soleil rare sur mes bras
je pense à quelqu’un
aujourd’hui j’ai en moins une dent
je me répète le prénom de Laura
ce n’est pas encore que tout s’efface
je t’attends
la météo annonce des pluies suivies d’averses
j’aurais juré que c’était l’inverse
mon double ne songe qu’aux douceurs de vivre
moi, j’essaie de passer sans encombres


Au bord de la rivière accroupie les cheveux dans l’eau
je pleurais
la rivière sans fond des poumons et du cœur assoiffé

un vieux taoïste édenté vêtu peu vêtu de loques
en ricanant me donna un coup de pied dans les fesses
et passa son chemin


entre les pattes de chevaux impassibles
les oiseaux
jaillis noirs et blancs de la terre
labourent en criant le ciel

sous mon crâne quelqu’un ébouriffe
d’un geste de la main, mes pensées
la lumière est folle de vent et de bleu d’image


lisant Yuan Mei je n’ai pas de destin
je flâne
je repense aux jours passés
les ombres des bambous impriment en flottant
leurs silhouettes sur la page du livre

**

(...)

le premier soir
nous avons bu du vin de Loire et parlé avec des amis inconnus
jusqu’à la nuit titubante
au matin tout en moi était calme, immobile et lavé

**

je songe aux poètes que je ne lirai pas
c’est un songe qui passe

la lavande s’épanouit mauve
à côté des citrons encore verts

des insectes volent que j’entends vibrer

le ciel par-dessus les champs ne bouge pas
des nuages s’y forment et s’y défont

les bruits des vies et des cuisines s’accordent au paysage italien
la vigne travaille, je vide mon verre

un train au loin suit la ligne d’horizon, des oiseaux volent géométriques
je ne sais où mon cœur est parvenu


je vis avec toi
je te regarde empiler des galets
le soleil se couche
la terre monte
western au bord de la mer
tu essaies de faire brûler des algues
je m’accroupis sur l’herbe
un goéland passe qui ne crie pas
trois hommes en barque retournent au port
la mer fait son bruit de vague
tu me montres le phare entre les rochers
on pourrait s’endormir ici
entre les galets sur la dune
l’air est trop froid
il n’y a pas de chevaux ce soir
et puis ?


j’apprends le silence le jour banal et l’inespérance
le jour brutal

du maïs l’odeur friable et marron
le soulèvement de joie
j’apprends à ne pas saisir
j’apprends l’obéissance au vent à la pluie horizontale
la caresse grise du granite et la chaleur ventrale

j’apprends à ne pas être saisie
du terrifiant bonheur de l’effroi de te perdre
j’apprends à laisser les hontes à terre
le charbon et les morts à venir

j’apprends à deviner la mésange
les aguets
j’apprends à mes mains
la gravitation du désir aux alentours de ta peau
le réalité électrique d’un dimanche

j’apprends à n’être qu’un vivant de proximité
humain de compagnie


j’aime et j’envie la nuit

la nuit vient et nous protège
dans son obscure chaleur

de la nuit qui vient
j’attends l’assoupi des bêtes ventrales,
la douceur d’un feu, les odeurs de cuisson

la nuit n’exige pas


Je suis revenue à la terre à la mort aux chevaux


Entretien avec Clara Regy

Écris-tu depuis toujours ?

Non ! Je ne suis pas née un crayon ou un ordinateur sous les doigts ! Mes premiers textes dignes (!) datent de mes 17 ans. J’en ai bientôt 55.

L’écriture est- elle quotidienne ? Appelle-t-elle quelques rituels ? Objets, lieux, moments ?

Non, l’écriture n’est pas quotidienne et n’a besoin d’aucun rituel, peut-être parce qu’elle n’a rien de sacré, donc si « elle » vient ou pousse, appelle ou s’impose, j’y vais sinon je ne force pas. La poésie c’est quand quelque chose devient langage.

Spontanément si l’on te demandait (je te le demande) de nommer quelques auteurs parce qu’ils te sont proches voire indispensables, quelle(s) réponse(s) donnerais-tu ?

Aïe, cette question, obligée, me plonge toujours dans l’embarras. Soit je tente d’y répondre et des dizaines de noms ou de bouts de textes devraient être cités, soit je l’élude et ça peut passer pour une désinvolture vis-à-vis des écrivains que j’aime ou que j’ai aimés. Et ceux et celles que j’aimerai ? Je joue ce jeu, en choisissant ceux qui m’ont littéralement bouleversée : Beckett, Cioran, Hugo, Giono, Pessoa, Woolf, quelques poèmes de Salabreuil ou de Borne, Michaux, Guillevic, Apollinaire, Cendrars, les poètes chinois du 4eme au 18eme siècle, poètes que je confonds (ce n’est pas bien) et Partition rouge (traduit et présenté par Florence Delay et Jacques Roubaud), Hamsun, Claude Simon, Lobo Antunes et voilà j’en oublie ! Je suis tombée dans le piège.

Si tu devais « cacher » la poésie derrière 3 mots... quels seraient-ils ?

Là aussi question piège. Parmi tous les mots, sensations, pensées et leurs contraires, je choisis : langue, lieu, échappée.

Ton écriture semble explorer à la fois gravité et légèreté, voire même malice ? Peux-tu nous en dire davantage ?

Merci, c’est une juste lecture je crois. En dire davantage ? Citer Zeno Bianu qui parle de « lancinance », moi je parle de « phrase mélancolique » comme bruit de fonds ; ça a à voir avec la gorge, les vertèbres, une attente sans espoir et vibrante, et le poème peut être un surgissement dont l’émerveillement signe la fin, un érotisme total, immédiat et mortel. On n’en réchappe que par la malice et l’humour oui !!! Quant à explorer ceci ou cela, je ne sais pas... n’ayant aucune « intention » quand j’écris. Néanmoins, de l’attention oui.


Née à Brest en 1961. Prix Paul Valéry en 1979.
Je vis à Porspoder (Finistère).

Parution en revues : Hopala !, Nouveaux délits, Interventions à Haute Voix, Décharge, Les Voleurs de feu, 7 à dire, Comme en poésie, Diérèse, Spered Gouez, Recours au poème (en ligne), Digor, Saraswati, Herbe folle (en ligne)…

Quatre recueils édités : Dans la tête du cachalot et les yeux des chiens aux éditions Asphodèle ; Flottilles aux éditions de l’Atlantique. Et terminus 2007, énigmes.

La plupart des poèmes édités ont été traduits en anglais-américain par Michèle Bolduc (professeur de français et de traduction à l’Université de Wisconsin-Milwaukee), certains édités : http://exchanges.uiowa.edu/of-the-sea/

Interventions et lectures en médiathèques, soirées privées, pubs, lycées, rues...

Pour « résumer » ma position poétique, un poème écrit voilà bien longtemps et à travers lequel je me reconnais encore :

« j’écris, comme on sommeille la nuit
avec les autres et pour aimer
jusqu’aux ennemis de ma vie »

Blogs personnels :
http://ecritsannejullien.blogspot.fr/
http://annejullien.over-blog.com/
http://jullienanne.tumblr.com/


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