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Anael Chadli

mercredi 12 juin 2013, par Cécile Guivarch

Extraits de Stations, auto-édité, 2010


Tu as vu des espaces illisibles
quelques tentes témoin et des foyers
migratoires où tourner jusqu’aux vestiges
mués de mots et nappes de songes en partage
des eaux où l’espace est comble d’aires –notre bleu
de travail suspendu à une poutre d’espèce
on y dépose des paquetages : des fagots, figures et faces de peau
lacets défaits et la peur de s’aventurer dans le noir
sans savoir

_________________________________ l’espacement
________________________________________ l’éloignement
_______________________________________________ l’effacement




Voix blanche - l’horizon
lapé dans un récipient de lait tiède
où le regard se boit - une mouche sur la vitre
cogne et s’abîme sur la surface
tachée de sang - un moineau l’a percuté net
à l’aube - il gît la fontanelle ouverte
au seuil de l’origine - la séparation.

Ce qui fredonne dans l’air au matin
pensée poreuse, à tes yeux la rosée
de l’eau rien que de l’eau s’y penche,
pensée fluide

Chaque goutte rejointe dévale des vitres
c’est dans l’eau, rien que dans l’eau
que ça dévale
la vue lavée, pensée voilée - à découvert

L’aube promise c’est dans les mots
déjà elle se lève
dans les mots - c’est aussi pauvre
que la lumière d’un néon sur un quai
presque désert

Un poisson clown nous fait signe
qui n’a pas fini d’écluser le vide
il nage dans l’air frais
brasse du vent - marchand de sable au matin
puis s’éclipse dans les pas perdus
de la foule en marche




ciel gris vaste
foyer de braises écrasées sur la terre
et déjà la poudre grise
de la lumière du soir - la vue
baisse ou bien le jour - lentement
demi-ton par demi-ton, l’œil
à mesure, la fatigue à soutenir
cette lente musique, berce
le soir - a passé de l’autre
côté - déjà que

(poudreuse de lumière
l’ouate à vue - fumée épaisse
épouse en creux - bleu fondu le soir
dans l’écuelle de terre cuite)


Mini entretien par Cécile Guivarch

D’où vient l’écriture pour toi ?

L’écriture vient de n’importe où mais pas n’importe comment. Chaque chose qui vient touche et m’absorbe selon sa vitesse, sa forme, son développement, ses nuances subtiles. Il n’y a pas d’écriture dans ce que je vis, de même qu’il n’y a pas d’image devant l’objectif du photographe. Longtemps, l’impossibilité à résoudre le chaos qu’est la perpétuelle irruption du monde en soi. Je tombais régulièrement gravement malade, évacuant ainsi la souffrance de ne pouvoir exprimer ce qui se précipitait violemment en moi. Essoré par asphyxie. Rendu au monde par la violence de la crise à vider l’excès. Écrire permet de donner corps à tout ce qui, muet, diffus, toute cette poussière de poésie en suspension de sensations, se ressaisit au contact de la langue qui me travaille. Le premier recueil que j’ai réalisé et fait lire ne comprenait aucun mot de moi ! Ce recueil intitulé “Voix” est un collage sans guillemets de fragments de textes lus dont la réécriture était commandée par un sentiment d’urgence et que je récoltais dans des carnets. Il est composé d’éclats de voix pourtant bien distincts de Bernard Noël, Witold Gombrowicz, Antonin Artaud, Fernando Pessoa, Henri Michaux, Gilles Deleuze, Samuel Becket, Valère Novarina, Georges Perros, Georges Perec, Ernesto Sabato, Nathalie Sarraute, et pourtant, à la relecture, c’est un sentiment d’unité qui se dégage. Sentiment étrange d’entendre des amis proches parler de « texte très personnel » ! En tout cas, j’ai eu l’intuition d’un paysage qui s’ouvrait à la poésie, d’une possibilité inouïe, une acuité convergent à un “maintenant” que la rencontre de ces voix m’a permis de voir. Aussi la nécessité de la culture de “l’humus de l’homme” dont parle Artaud, qui n’a à peu près aucun point commun avec la “propriété intellectuelle” dont parle le Droit.

Comment travailles-tu tes écrits ?

Je n’écris pas tous les jours, et pourtant je sens en permanence l’écriture travailler en moi. Je laisse la nécessité d’écrire venir. L’écriture se précipite lorsqu’un point devient sensible, cette sensibilité peut se manifester à travers un mot, une émotion, un choc dans la pensée. Je ressens un battement, un rythme. Cela peut tout aussi bien être un embrasement de la langue au contact d’un mot répandu comme une traînée de poudre que quelque chose qui se met à bouger dans la langue, un peu comme une taupe qui creuse des galeries. En tout cas, quelque chose vient qui ne permet aucun ajournement. Quelque chose en rapport avec une mise au monde. Je ne sais rien de sa forme, de son étendue. Si c’est un récit, un poème, une nouvelle, un roman, une chanson, bien que j’en ai plus ou moins l’intuition... Je fais le choix de me mettre à écrire, c’est tout. Et encore. Du coup, les recueils sont très différents d’aspects les uns des autres, bien que sous la diversité des formes, j’entends le même tremblement. Il y a des livres que j’ai écrit en 15 jours, parce que leur développement était déjà bien avancé sans que je n’en sache rien. D’autres s’écrivent pendant des années. Le texte est là lorsque j’ai la sensation qu’une durée est manifestée. Concevoir la durée du recueil et la durée de l’écriture est aussi décisif pour moi que la pellicule a pu l’être pour les cinéastes ou les photographes. Ensuite, je travaille l’ensemble à chaud, le laisse reposer entre quelques mois ou quelques années avant de le reprendre, c’est à dire préciser des intuitions floues et évacuer tout ce qui entrave et la pensée et le rythme. Travail délicat car on ne coupe pas facilement dans le corps du texte sans en affaiblir la circulation. Il y a aussi des avortements.

Quelle est ta bibliothèque idéale ?

Elle est bien difficile à exposer sans en dresser une liste interminable. Il y a des écrivains (poètes, romanciers, nouvellistes, metteurs en scènes), des cinéastes, des musiciens... Lorsque je pressens quelque chose chez un artiste, je me plonge dans son univers pour ressentir l’étendue de son œuvre.

Parmi ceux qui habitent cette bibliothèque : Antonin Artaud , Vladimir Nabokov, Bernard Noel, Laurine Rousselet, Robert Bresson, Octavio Paz, Andréi Tarkovski, José Angel Valente, Hubert Haddad, Ilann Vogt, Fernando Pessoa, Claude Ollier, Ingmar Bergman, Marina Tsvetaïeva, Witold Gombrowicz, Henri Michaux, Dominique Ané, Lorand Gaspard, Alberto Breccia, Sylvia Plath, Clément Cogitore, Louis-René Desforets


Anael Chadli est poète et plasticien. Né en 1981 à Strasbourg, il vit et travaille depuis 2006 dans la région de Rennes. Il a écrit onze recueils édités à tirage confidentiel depuis 2004. Des extraits de On (2009) ont paru dans le n°18 de la revue N4728 et du n°24 de la revue Triages. Publication numérique de Corps d’épices, 2 œuvres graphiques dans le n° 1 de la revue Gelée Rouge. Scénariste de “Un archipel”, court métrage réalisé par Clément Cogitore en 2011. Invité en 2013 par la Maison de la Poésie de Rennes du festival Polyphonies de mars avec Cécile Guivarch et Ilann Vogt.

Des paysages écrits sur terre à ciel


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