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A livre ouvert, octobre 2016

mardi 18 octobre 2016, par Cécile Guivarch

Camar(a)de , Yannick Torlini
Éditions Isabelle Sauvage, 2014 – 88 pages, 14 €

Tu n’accepteras jamais (au grand jamais) leurs mots gangrénés
jusqu’à ton désastre. Pourtant.

Parenthèses du je(u), le poème se lance. Machinerie, « travail ». Sourd et solidaire. On ne se dérobe pas : la parole affronte le monde. Elle adhère alors se disloque et rebondit : repart sur de nouvelles bases. Le socle, c’est l’autre. Celui qui œuvre, son labeur répétitif qui le crève et la tâche sur la page s’étale. Se développe en coupes :
« le visage (ton) par tant et tant de. le visage (ton) qui, nuit après nuit, muqueuse après muqueuse, par tant et tant et tant, ouvert, jour, brise jour, brisé travaillé au corps à corps transfuge qui le visage sans miroir qui. »
La langue souffre : porte en ses groupes nominaux absorbés (après « tant et tant de », rien) ou ses propositions relatives avortées (« qui. ») l’impossible. Ne dit pas, vit (le corps). Alors le verbe n’est plus au centre, l’action présente mais répétée, insensée, découle des noms, se fractionne. Le sens est perdu. Crier.
« marteau, pioche, pelle, camarade à te buriner la vie sans cesse à te. »
Universel pronom incarné, « te/tu », l’adresse et le thème. Soulèvement. Ne pas s’endormir, la langue, réactif. Le poète, l’homme avec. Or la parenthèse, dans le titre, Camar(a)de fait glisser le mot d’un paronyme à l’autre, elle peut aussi le menacer, le saper, le faisant tourner cette fois vers rien : « au plus profond (é)ternise vacillant ta. » Une racine réactivée (« terni ») résonne, ainsi les mots, les sons en réseaux, peuvent se disloquer autant que se répondre. Éclats de sens sur la page pour se refondre, se rassembler. Se disséminer :
« tu es ton propre geste à chaque instant (re)commencé ton propre geste. s’anéantit dans. s’anéantit pour. »
Destination nulle, absurde geste répété, l’absence de détermination dénote ici la finalité absente, caduque. Premier préfixe (re-) lançant une série d’autres, « dés- » à l’attaque de la page suivante. Privatifs au revers d’une déclinaison de racines identiques (« semblant », « semble »), théâtre de gestes et mécanique guidée par quoi ? Entre « attente » et « attenter », le risque nul va de l’un à l’autre « vers l’attente et l’usure ».
L’écriture engage un processus mimétique, fouaille la langue et le geste, camarades identiques en loi d’humanité solidaire souffre dans la langue :
« ta vie est une guerre ».
Jamais distante, la syntaxe se colle à la souffrance, la met en poème ou page. Écrit ce qu’elle dit :
« oui : ressasse, chaque, chaque, chaque, chaque éveil comme si (ressasse) chaque coup de pioche ouvre (pelle, marteau, burineuse) pouvait, dans le mortier : changer : changer : oui, changer la fatigue dans muqueuse […] »
Une voix s’élève. À l’encontre. La ponctuation enchaîne, deux points. On hésite : explication, résultat ? Insiste. Impuissance. Alors dire. Les outils repris, les noms énumérés forgent. Pas un concept, une résistance :
« là où plus rien (ne oui) ».
Oui, appel des sons et des graphies, de « chute » à « chut » en « chrysanthème », la répétition, comme celle des gestes du travail, conduit vers plus rien.
« Camarade », scandé, nouveau chant des partisans, il faut résister :
« ne t’arrête jamais sur l’autel de la productivité et de la crasse et de la fatigue et de la parole sans bouche(s). »
Le texte se révolte, avance, trébuche en sa grammaire à la mécanique déprogrammée :
« pourtant. pour tant. tu te riens. tu te rends (à). l’indicible travaille (te). »
Pourtant, l’adverbe sera ressassé encore jusqu’à « camarade, reste travaillé, reste en vie pour-tant », vers le non sens, participe passé où l’on attendrait un infinitif, état permanent pour ce qui ne devrait être qu’étape vers.
C’est le travailleur qui est travaillé (torturé, selon une étymologie couramment admise), et sa langue maltraitée par la communication des dirigeants politiques et économiques, par les communicants des grands médias qui vantent le travail. Il faut prendre cette langue, la frapper, la marteler, la creuser jusqu’à ce qu’elle (re)trouve une force subversive. Syntaxe et lexique ensemble.
Yannick Torlini recompose certains mots : on s’épuise, se chrysantémise, s’éternise, novembrise, décembrise (où, quand, l’été ?), globalise, intériorise, vert-de-grise et surtout blêmise (employé six fois dans le livre). On se brise et blêmit…
Et le pronom indéfini devenu verbe (accordé) au dam d’autres verbes dénoncés, abusifs (« frappe », « scelle », « recolle », autant subies que produites ces actions sans but).
« [qui te tue au vivre jamais.] »
Voilà la juxtaposition simple et claire, le résultat des actions répétées. Oxymore de verbes dernier/premier et l’adverbe pour le second. Condamnation.
On brise une expression : « (au grand : jamais) », renonce au tout-fait car « avance fragmentaire crèverie camarade creuse ». Inscription dans le temps, « pasjamais ». Désordre et soulèvement construisent, les adverbes de temps inscrits doivent écarter le mythe, l’éternité pour un présent de lutte en durée. Le poète écrit cela qui « déstable » et noyé dans « boire » il faut rompre :
« ta langue camarade, prend la consistance du sol que tu sèves cadastres travailles, qui te travaille te. Boit. Bois. Pour dans ne pas et crier palabre palabre à la dislocation palabre muscle-os-geste la soif t’attendre à rien t’attendre. »
Le geste, « hache sur l’arbre », précipite « au plus profond courbatu jour vivre qui s’achève pour ». La proposition relative précise le nom cette fois : l’expansion, la fin. Des barres obliques ou des « + » apparaissent au premier tiers du livre pour diviser les mots, les placer en une équivalence insignifiante, autant de processus logiques en économie de marché qu’il faut relever avant de tomber. Car tout va vers « dépérir » si rien ne se passe. La langue se charge « (gratte) », elle est processus vivant (logique pas toujours). « [A]u grand jamais » se rétracte avant de porter la révolte – il est vivifié, « ta semelle au vent de douleur » a fait des signes la vie : la révolte.
L’homme aux semelles de vent avait bouleversé la langue de son temps pour crier sa révolte. Alors, puisque les jours de travail sont des « jours ouvrables », comme « la chair [est] ouvrable » et que « la mort [est] ouvrable », il reste la solidarité des camarades et la révolte, si difficile, qui ne doit pas rester un rêve.
Un ordre : « prends le maquis. » Puis, dans les derniers poèmes du recueil, certains mots inutiles, trop répétés, déjà sus, sont remplacés par un trait :
« l’amputation du salariat __________ la fin d’une vie _________ boiteuse ________ tu rêves. _____________ à l’arrêt du jour _________ la fin du désastre. ________ tu rêves la balle ___________ qui te libèrera de _____________ (d’eux). ________________ camarade. »
Dans ce rêve, bien sûr, la camarde n’est plus pour le travailleur par le travail… Rêve, révolte, rêve…

« [C]rasse » et « creuse », « ensemencent », « essaiment ». Le livre a préparé ce passage vers « la fulgurance du cloporte ».

Isabelle Lévesque


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